J’avais 8 ans le 12 juillet 1998 quand un homme à catogan envoyait tout un pays au septième ciel footballistique en inscrivant le troisième but d’un récital face au Brésil de Ronaldo et consorts. Depuis lors, ma passion pour le ballon rond est restée intacte, alimentée par les victoires et malgré les nombreuses désillusions. Il y a quelques années, j’ai découvert l’histoire de supporters de Manchester United qui, lassés de la hausse continue du prix des places, avaient décidé d’aller voir ailleurs et de créer leur propre club, le FC United of Manchester. Arrivé à Paris il y a peu, je me suis demandé s’il y avait un autre football dans la capitale que l’ogre PSG. J’ai alors découvert le Paris FC et ses ultras, partisans d’un football plus populaire.

 

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Une demi-heure avant le début du derby contre Créteil, des membres des Ultras Lutetia rejoignent le stade Charlety après avoir éclusé quelques bières à leur “QG“, situé à une centaine de mètres du stade.

Le 28 avril dernier, le parlement adoptait la loi Larrivé sur “la lutte contre le hooliganisme dans le football et pour la création d’un «supportérisme à la française». Malgré l’évolution du texte qui, selon le secrétaire d’Etat aux sports Thierry Braillard, « est passé de la seule répression à celui du dialogue avec les supporteurs », celui-ci instaure le fichage informatique des supporters et donne désormais la possibilité aux clubs d’émettre des interdictions de stade alors qu’elles étaient jusqu’alors une prérogative de la préfecture ou de la justice. Ce texte, associé à la multiplication des interdictions de déplacement, alimente l’idée selon laquelle les ultras ne sont plus les bienvenus dans les stades français. Pourtant, tous les weekends, ils continuent d’affluer dans ces mêmes stades, de préparer tifos et chants et de soutenir leurs équipes. C’est ainsi qu’un vendredi sur deux, le stade Charléty devient l’antre des Ultras Lutetia,  groupe de trente fanatiques du Paris Football Club, l’ “autre” club de la capitale. Rencontre avec des supporters acharnés.

 

Rendez-vous est donné dans le fief du groupe, à deux pas du stade Charléty.  Un bar qui porte depuis deux ans les couleurs des Ultras Lutetia, groupe de supporters du Paris FC, comme en témoignent l’écharpe accrochée derrière le comptoir et les nombreux stickers et graffitis qui ornent les murs des toilettes. Les présentations faites, les U-L (Ultras Lutetia) parlent sans ambages de leur rapport au football, au mouvement ultra et au Paris FC.

 

Fisher est l’un des créateurs du groupe. Interdit de stade par le Paris-Saint-Germain un an en 2010, il décide de se tourner vers le Paris FC, alors en National.  « Avec le plan Leproux, j’ai tout de suite su que le mouvement au PSG était fini ». Instauré à la suite d’incidents qui ont causé la mort d’un supporter en mars 2010, Le Plan Leproux (du nom de l’ancien président du PSG Robin Leproux) est un plan de remaniement des tribunes du Parc des princes qui a entraîné la suppression des abonnements et le placement aléatoire à l’achat de billets pour les tribunes Auteuil, Boulogne, G et K et donc la dissolution des groupes de supporters. « Je m’intéressais déjà au PFC sans m’impliquer. Et puis j’ai regardé s’il y avait des groupes d’ultras. Il y en avait un. Mais je me suis dit que l’on pourrait en créer un deuxième. ». « Ultima Paname » voit le jour en 2010 mais le groupe périclite: « Le premier groupe s’est dissous et nous avons décidé d’en créer un nouveau, les Ultras Lutetia, à l’été 2014. »

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Fisher, 24 ans, le “Capo“ des Ultras Lutetia, pendant le derby contre le Red Star à Beauvais.

Tanguy a intégré le mouvement en 2014. « Moi ça va faire deux ans que je suis le PFC » dit-il entre deux lampées de Jagermeister. « Je m’y suis intéressé parce que j’habite Porte de Vincennes. C’est le club de mon quartier. Je suis venu et puis j’ai décidé de m’impliquer ».

 

Actuellement le groupe est composé de trente membres permanents accompagnés d’une vingtaine de sympathisants. Et il continue de grandir. La montée en ligue 2 à l’été 2015 lui a donné un véritable coup de projecteur : « La ligue 2 a vraiment aidé. On était 5, 10 maximum en National » admet Fisher. Le point commun de ces nouveaux venus est leur jeunesse et la moyenne d’âge du groupe dépasse désormais de peu les 20 ans.

 

« Sans les ultras, le foot ce n’est rien »

Flo des Ultras Lutetia

 

Devenir ultra c’est s’investir pour le groupe. Un investissement quotidien pour certains membres. Outre la préparation des matchs et notamment des déplacements, les UL se réunissent régulièrement pour imaginer et confectionner du “matériel” qui porte leurs couleurs. Un samedi matin, lendemain de derby face au Créteil Lusitanos, dans un garage de banlieue parisienne. Cinq ultras se relaient afin de réaliser la dernière banderole de l’année qui sera déployée dans le stade deux semaines plus tard lors de la réception de Valenciennes. Ils passeront une bonne partie de la journée à l’élaborer, tout en évoquant avec un peu d’amertume le National, l’équivalent de la troisième division, où évolueront les joueurs parisiens l’année prochaine et qui s’apparente selon leurs dires à un repère de coupeurs de jambes. En plus des banderoles, les U-L créent régulièrement vêtements, accessoires, stickers et flyers. Sans savoir toutefois s’ils pourront les utiliser. « Ce qui fait chier c’est que parfois on fait du matos qui ne rentre pas dans les stades » déplore Tanguy. « Nous avions créé un sticker : « Un Jager, une victoire, une pipe ». À Nancy, ce n’est pas rentré pour le pipe. À Charléty, ils n’en veulent pas car ils disent qu’il y a une croix catholique. Alors que c’est juste le logo de la marque. On se fait chier à faire du matos. Ça n’insulte personne. Mais ça ne rentre dans aucun stade.».

HA_UltrasLutetia_BD_61Plusieurs membres des Ultras Lutetia s’attèlent à la conception d’un tifo pour le dernier match à domicile de la saison.

Lorsque l’on interroge les membres quant aux raisons qui les ont poussés à devenir UL, les réponses varient. Même si nombre d’entre eux sont des passionnés de football, l’envie de découvrir le “mouvement” ultra et d’appartenir à un groupe ont été des facteurs déterminants dans l’arrivée des nouveaux membres. C’est le cas de Marie [le nom a été changé], unique représentante de la gente féminine : « Je connaissais déjà le mouvement (ultra) et c’est l’ambiance qui me plaisait par-dessus tout. Quand je suis venue travailler à Paris,  j’ai choisi le PFC ». Tanguy avoue ne pas être « un dingue de football » mais il y a pris goût. Selon Flo, co-créateur du groupe: «  Il y en a qui ne sont pas forcément intéressés par le club et qui viennent pour le mouvement. Mais quand tu vas au stade tu finis par aimer le club. ».

 

S’ils ne viennent pas au stade pour les mêmes raisons, les UL partagent en tout cas une vision commune du football. Celle d’un football populaire: « Le football est réservé à une élite alors que le sport sert à fédérer. » selon Marie. Et, pour eux,  football populaire rime avec  ultras : « Quand on voit des derbys avec les virages fermés déclare Flo, on se dit que sans le mouvement, sans les ultras, le foot ce n’est rien ».

Ultras Parisiens

Tanguy, 20 ans, membre actif des U-L, motive ses troupes pendant le match qui oppose le Paris FC à Lens au Stade Bollaert.

 

Cet amour du football populaire, contre ce qu’ils nomment le « foot business et bling bling », est partagé par le Bomba St-Ger Fans,  groupe avec lequel ils se sont liés d’amitié. La « Bomba » est un groupe de supporters du club du FC Saint-Germain Saintry Saint-Pierre qui évolue en première division de district, soit la onzième division nationale. Tous les weekends, ils sont entre 25 et 30 (et jusqu’à 90 pour l’anniversaire des 2 ans du groupe) à se déplacer à Saint-Germain-lès-Corbeils (91) et à chanter pour des amateurs. Plus que des supporters, ils sont désormais des animateurs de la vie du club et ont notamment créé une buvette et participent régulièrement à l’animation des réseaux sociaux dédiés. L’histoire  de ce groupe, qui dispose aujourd’hui d’une vingtaine de membres actifs, a des similarités avec celle des Ultras Lutetia et de nombreux groupes de supporters d’Ile-de-France. Ses créateurs sont en effet des anciens du PSG qui, interdits de stade et las de soutenir un club dont ils se sentent rejetés, décident de partir supporter ailleurs. En l’occurrence le club d’enfance de  « Nico », l’un des créateurs du groupe. Et même si le niveau affiché par les joueurs du FC Saint-Germain Saintry Saint-Pierre est loin de celui des Ibrahimovic, Pastore et consorts, l’ambiance rappelle à chacun ses premiers souvenirs footballistiques : « On est tous passés par ce football-là » affirme le Kapo de la Bomba, « ça sentait la merguez et les tacles à la gorge. ».

 

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Un membre des U-L et un membre de la Bomba défilent côte à côte, fumigène à la main, avant le derby contre Créteil.

 

Cette dimension populaire semble être volontairement ignorée par les dirigeants du meilleur club français actuel, le PSG. Outre l’augmentation significative du prix des places (l’abonnement le moins coûteux s’élevait à 420 euros en 2015-2016 alors qu’il revenait à 230 euros en 2011-2012), le Plan Leproux (2010) a mis fin à l’histoire des ultras au Parc des princes.

 

« Larrivé de la dictature »

(banderole dévoilée par les supporters de Saint-Etienne lors du match Saint-Etienne – Paris-Saint-Germain du 31 janvier 2016).

 

 

Et cette volonté d’éradiquer les ultras semble s’étendre à tout le pays. Ainsi, le projet de loi Larrivé (du nom du député de l’Yonne Guillaume Larrivé, Les Républicains) sur  « la lutte contre le hooliganisme dans le football et pour la création d’un «supportérisme à la française» entérine le fichage des supporters et étend la possibilité pour les clubs de refuser l’accès au stade à des individus considérés comme indésirables alors que ceux-ci ne sont pas interdits de stade : « L’article 1 donne la possibilité pour les clubs de football professionnel de refuser la vente de billets à certains spectateurs et de mettre en place un fichier des hooligans». Une pratique déjà en cours au Paris-Saint-Germain qui a été mis en demeure en 2013 par la Commission nationale Informatique et libertés (CNIL) pour détention d’une liste d’exclusion de supporters dite « liste noire ». Le club avait par la suite obtenu gain de cause avec l’arrêté du 15 juin 2015 signé par le Ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve et autorisant la Préfecture de Paris à créer un « fichier STADE »  (soit un traitement automatisé de données à caractère personnel) et à en transmettre les données aux clubs (et donc au PSG). Finalement, le Conseil d’Etat, saisi par la Ligue des Droits de l’Homme et des associations de supporters était intervenu pour suspendre l’arrêté estimant qu’il portait « une atteinte grave et immédiate au droit au respect de la vie privée, tant par la nature des informations collectées qu’en raison de leur transmission aux clubs sportifs.»

 

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Des membres du groupe encouragent leur équipe pendant le derby contre le Red Star le 4 avril. Le Paris FC l’emportera 4-2, mettant ainsi fin à une série de 28 matchs sans victoire.

 

En outre, la durée maximale de l’interdiction administrative de stade est rallongée. La loi Larrivé a été adoptée par le parlement le jeudi 28 avril, soit un mois et demi avant le début de l’Euro, compétition qui a servi d’accélérateur au durcissement des mesures: « À quelques mois de l’Euro 2016, il est absolument indispensable que notre pays démontre sa capacité à assurer en toutes circonstances la sécurité aux abords et dans les stades à l’occasion des matchs de football. Il en va de sa crédibilité. » précisait le projet de loi. La pression des associations de supporters a toutefois permis de créer une  « instance du supportérisme » ainsi qu’un référent chargé d’assurer des échanges avec les associations locales de supporters, une exigence de longue date de l’UEFA.

 

La principale critique émise à l’encontre des ultras est la violence du mouvement et les nombreux débordements qu’elle engendre. Même s’ils n’excluent pas totalement cette violence : «Il y a des abus, Il y en a qui font n’importe quoi, on ne va pas se mentir » avoue Flo, les  Ultras Lutetia rejettent les amalgames, notamment avec les indépendants (supporters qui n’appartiennent pas à un groupe). Il précise : « Si le groupe d’indépendants est d’extrême droite ou d’extrême gauche, on va assimiler. On va dire que les groupes d’ultras sont fachos… C’est pour ça que les indépendants et les ultras ne s’entendent pas forcément. Les indépendants peuvent nuire à l’image des ultras parce qu’ils font n’importe quoi ».

 

 

Picardie vs Paris

 

Les rencontres les plus tendues de la saison demeurent les derbys. “Le Red Star, on s’est embrouillés avec les supporters.” commente Fisher. “C’est toujours particulier. Ça chambre. On monte au grillage. Mais c’est gentil”. Le 4 avril, le Paris FC se rend à Beauvais pour y affronter le Red Star alors candidat à la montée en ligue 1. Les Ultras Lutetia, bien aidés par l’autre groupe de supporters du Paris FC, donnent de la voix dans les tribunes du stade Pierre Brisson. Bien décidés à représenter leur club et leur ville, les ultras réunis entonnent pendant près de deux heures leurs chants, seulement interrompus par les explosions de joie que déclenchent les buts parisiens. Derby oblige, les ultras n’oublient pas de chambrer les supporters adverses avec une banderole “Le Red Star c’est Beauvais” en référence à la délocalisation du club de Saint-Ouen dans les Hauts-de-France. La victoire obtenue (4-2), la première depuis près de huit mois, est un véritable accomplissement: « Pour nous, les anciens, c’est limite une victoire en ligue des champions. C’est un aboutissement. C’est difficile à décrire, il faut le vivre » affirme Flo.

 

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Victoire contre le Red Star oblige, des ultras montent, sous le contrôle de Fisher, sur les grilles du stade Pierre Brisson pour féliciter leurs joueurs.

 

Si les derbys sont aussi animés en tribunes, c’est parce qu’il y est question d’identité. Ainsi, Marie affirme « Je me sens vraiment parisienne et fière de défendre Paris ». Et lorsque l’on demande à Fisher et Tanguy de définir ce qu’est un ultra ils répondent : « être ultra c’est représenter sa ville, représenter le groupe dans les stades et donc les villes adverses. »

 

C’est ce qui pousse les Ultras Lutetia à n’afficher, contrairement à de nombreux groupes de supporters, aucune amitié avec un autre groupe français. Fisher interdit « les amitiés franco-françaises. Hormis la Bomba qui n’est pas un club professionnel. On représente une ville, pourquoi aller s’allier avec une autre ville ? C’est un peu moyenâgeux, on représente un territoire. »

 

Malgré les interdictions de déplacements qui se multiplient, malgré la loi Larrivé, les Ultras Lutetia sont bien décidés à continuer de chanter pour le PFC, conscients toutefois qu’ils vivent peut être leurs dernières années d’ultras: “On sait que le mouvement ultra est entre guillemets en train de mourir.” admet Flo. “Le gouvernement fait tout pour éradiquer le mouvement. Donc on essaye de profiter au maximum.”.

 

 

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