Les chiffres de mon réveil indiquaient 12:40, mais après un rapide calcul mental, rendu laborieux par les vapeurs d’alcool qui m’embrumaient l’esprit, je conclus qu’il était à peine midi. Il y a deux semaines, une coupure de courant a fait disjoncter tout le quartier. Depuis, mon radioréveil avance d’environ 40 minutes sur le fuseau horaire local, sans que je n’aie jamais réussi à régler ce problème. Quoique pour être honnête je n’ai pas franchement essayé. Quelle importance, après tout ? J’avoue même éprouver un certain plaisir à vivre dans une sorte de bulle spatio-temporelle autonome, coupée de l’agitation des mortels. Passées les quelques secondes de grand flou blanchâtre indéterminé, parenthèse atone qui succède toujours à l’éveil des sens, où l’on ne sait plus qui l’on est ni où l’on se trouve, je me souvins qu’il était prévu que je me rende cet après-midi même à l’How Weird Street Faire, auto-proclamé « Weirdest show on earth ». Je n’avais pour être honnête strictement aucune idée de ce en quoi l’évènement consistait exactement. Je m’étais fait refiler le tuyau par un type croisé dans un rade de Tenderloin quelques jours auparavant. Le type avait foutrement insisté pour que je vienne, l’évènement valant selon lui son pesant de cacahuètes. Je me souviens vaguement de quelques bribes de conversation surnageant ça et là dans un tourbillon d’éthylisme, où le type évoquait des costumes hauts en couleur, des meufs à poil, de la musique et « some crazy stuff ». Ensuite, sa nana m’a fait du gringue et a bien failli me rencarder pour une partie de jambes en l’air, mais le chevalier blanc qui sommeille en moi a vaillamment résisté aux assauts de cette vile pècheresse et je suis rentré parfaitement immaculé. Bref. Toujours est-il que j’avais chauffé un pote la veille pour aller y faire un tour, et comme je suis un homme de parole, je ne pouvais décemment pas me désister. En avant, soldats.

 

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Comme vous pouvez le remarquer, il s’agit d’un couple de clowns fanfarons.

 

Le festival débutait à 12h, nous arrivons sur le coup de 13h30 et une file d’attente gigantesque a déjà commencé à se former, serpentant autour d’un bâtiment contigu au lieu de la sauterie pour aller se perdre un bloc plus bas. Il apparaît assez vite que les participants ne sont pas venus pour pique-niquer en famille. D’énormes basses résonnent dans le lointain, des volutes de mariejeanne se trimbalent dans l’atmosphère et de nombreux participants font passer le temps dans la file d’attente en tétant le goulot, affichant un mépris fort peu américain pour la loi interdisant de picoler sur la voie publique. Les costumes valent effectivement le détour : en quelques minutes, l’on croise une poignée de hippies téléportés de Woodstock, un mec à poil avec un anneau autour de la queue, d’innombrables individus bardés de couleurs chatoyantes et de colifichets clinquants, un stormtrooper, un type brandissant un cheeseburger géant au bout d’une longue perche et une poignée de nanas dont le cul et les nibards s’échappent voluptueusement de la tenue. Je bouffe un hot dog acheté à un marchand ambulant. Pas mauvais. Devant, un type ressemblant un peu à Gavin McInnes s’enfile une bouteille de Jagermeister en tirant sur une pipe à weed et gueulant comme un putois (pas les trois en même temps, hein). La longue file d’attente crée une émotion tacite, une excitation de moins en moins contenue, des vibrations électriques dans l’atmosphère, le parfum de pluie sur l’asphalte qui précède l’orage. Des épis de maïs zombies tentent de nous refourguer des papelards que nous déclinons avant de pénétrer dans l’enceinte. Nous nous faisons copieusement avoir à la caisse en mettant 20 dollars dans un sticker merdique qui aura pour seul avantage de nous valoir un dollar de réduction sur chaque verre d’alcool consommé. Même si en temps normal, j’écluse plutôt pas mal, un rapide calcul vous convaincra de l’odieuse arnaque que dissimule la chose. J’ai cependant ainsi participé au financement de la bacchanale, contrairement aux nombreux homo economicus rentrés gratos, tenant visiblement plus à leur niveau d’alcoolémie qu’au bien commun. Tas de j’en foutre.

 

Maïs zombie vengeur tiers-mondiste de mes roupettes.
Maïs zombie vengeur tiers-mondiste de mes roupettes.

 

Passées ces basses considérations matérielles, nous nous faisons copieusement cueillir par la déflagration d’énergie que l’on pressentait imminente. Il surnage dans les airs une atmosphère de folie digne des orgies dionysiaques, des fêtes païennes aux confins de la Rome impériale, des gaudrioles de Sodome et Gomorrhe et des grands banquets rabelaisiens. Partout, aliens, animaux, personnages de film, de roman, êtres indéterminés, monstres, Eve et Adam et fêtards en tous genres s’enivrent dans la rue et dans les bars, s’attroupent et se trémoussent autour des différentes scènes disséminées à tous les coins de rue. Le tout en plein cagnard et sous l’œil bienveillant des gratte-ciels alentours. Car cette sauterie dantesque a lieu à l’épicentre du très sérieux financial district, plus habitué aux costards-cravates qu’aux femmes à poil et tenues steampunk.

2 princesses 1 imposteur
2 princesses 1 imposteur

Le contraste saisissant qui en résulte, doublé de l’état d’épuisement physique et mental occasionné par un long week-end de beuverie, me frappe comme la foudre et me fait instantanément sentir la raison cosmique à l’œuvre derrière l’évènement jusque dans ma moelle épinière. Foncièrement, l’homme a un cruel besoin de lâcher-prise, voyez-vous, une soif éperdue de renier par moments sa raison cartésienne pour s’adonner corps et âmes à ses pulsions animales contenues à grand-peine dans le cerveau reptilien. Or, la déferlante est d’autant plus violente que le quotidien est cadré, sage et normé. Les sociétés où lois et conventions sociales sont peu nombreuses et peu rigoureuses vivent dans une sorte d’état de relâchement permanent, de tranquille insouciance, où l’on peut facilement se laisser aller un peu tous les jours. En conséquence de quoi les fêtes sont nombreuses mais peu spectaculaires, presque ordinaires. Quel besoin a un napolitain de se travestir pour prendre de l’acide quand il peut piloter son scooter cheveux au vent, torse nu et une binch à la main ?

 

Inversement, dans les sociétés marquées par un cadre législatif contraignant et à forte pression sociale, comme la société américaine, où l’on ne peut ni boire ni pisser dans la rue et où la réussite matérielle fait office d’impératif catégorique, la moindre occasion de festoyer se mue soudain en une marrade infernale où des satyres gorgés de vinasse culbutent des nymphes lascives sous un ciel rouge d’enfer. Vous me suivez ? Les Héllènes avaient la Catharsis. Les Romains, les Saturnales. Au Moyen-Âge, la fête des Fous, ou Fête des Innocents, car c’est la même chose, servait de parenthèse animale au milieu d’un quotidien dédié à la Lumière. On se déguisait, on picolait et on s’enfilait dans la rue 24h durant. Même les ecclésiastes se retournaient le crâne au vin de messe, culbutaient la ribaude et s’affichaient couilles à l’air au grand jour tandis qu’un pape des Fous était élu par le peuple et trimballé sur son trône par un cortège de saoulards imbibés de vieille vinasse. Les dernières heures de l’Allemagne nazie virent des partouses gigantesques essaimer dans tout le pays, où l’on se bourrait le pif de blanche avant de tringler n’importe quoi, chiens compris. Aujourd’hui, l’homo festivus oublie ses horaires de bureau, sa bourgeoise et sa petite vie chiante et étriquée en s’adonnant à des danses chamaniques, le foie imbibé de bière, l’œil ravi par les Vestales qui se déhanchent sur de lascives sarabandes. Tango sur les bords du Léthée. La lumière a besoin de l’ombre pour respirer. L’orage apaise la colère des plaines. Si ma théorie vous semble bancale, faites-vous un petit quart d’heure de jeux télévisés japonais.

 

Que les petits cœurs ne vous distraient pas de l'essentiel
Que les petits cœurs ne vous distraient pas de l’essentiel

 

Bien entendu, cette fée saveur New Age ne sait pas voler
Bien entendu, cette fée saveur New Age ne sait pas voler

Constatant d’entrée un retard conséquent sur le niveau d’éthylisme général, nous nous pressons dans le premier bar pour y engloutir une Blue Moon en quelques gorgées. Laissant sur notre gauche une scène où de grosses baffles crachent de la psytrance tandis qu’une troupe de gothiques danse comme une horde de zombies décérébrés sous benzédrine, nous optons pour un havre un peu plus paisible où des airs minimalistes teintés d’influences tziganes et balkaniques valsent dans l’atmosphère d’ozone chauffée à blanc. Au même moment, une buvette se matérialise miraculeusement sur ma droite et je commande une deuxième bière. Pour éviter de surcharger le papier de mentions inutiles, dites-vous que je serai systématiquement en train de boire de la bière durant tous les évènements qui vont suivre. Merci de votre compréhension. Les tireuses tournent à plein régime : il semble que tout ce que l’Amérique compte de vils soiffards, amateurs de bibines, fa bémols et ivrognes en tous genres se soient réunis pour communier en l’honneur de Bacchus. Sur scènes, gothiques, barbares et danseurs tribaux se trémoussent en rythme. La Cour des Miracles ressuscite sous nos yeux. Un grand noir torse nu trimballe une blonde à moitié à poil au bout d’une chaîne, un bébé géant à demi moisi arbore une tétine sur le torse, des chiens loups dansent en cercle autour d’une héroïne de manga, un gorille se trémousse dans sa chemise hawaïenne, un éléphant ambiance la foule depuis les hauteurs, un Sikh se déchaîne aux platines, un grand chef indien pratique la danse de la pluie, une banane géante nous frôle, un alien en smoking, un père noël démoniaque, un anonymous et un clown triste se déhanchent devant les baffles.

Oui, on sait, nous aussi, beaucoup.
Oui, on sait, nous aussi, beaucoup.

Les pisse-froids, buveurs du dimanche et autres culs-serrés ont depuis longtemps déserté la scène. Place au Chaos. Dans sa forme brute et matricielle. Communion dans l’adoration du Cochon Cosmique. Défonce de haut vol, bibine, danse baisatoire, soleil rouge et dérèglement de tous les sens, hissez haut, moussaillon ! Vent dans les voiles, camarades ! A la tienne, Étienne ! L’homme est un animal festif.

C’est ici que le rigorisme ridiculement abusif de la société américaine envers cette noble activité qui consiste à s’égoutter la nouille en pleine rue commence à poser problème. L’absence de pissotières sauvages fait cruellement défaut, et le moindre urinoir extérieur est assailli d’incorrigibles soiffards imbibés de binouze mus par une seule ambition : se délester du Saint Breuvage loué une heure plus tôt. Aiguillé par la sagacité de mon cerveau reptilien, je retourne dans le bar du début pour recharger la mule et pisser des litres. Gagné. Trois pékins, pas un de plus, dans la file d’attente : un blondinet passablement ivre, une nana et une sorte de Hells Angels,. Malheureusement, au moment où la nana s’engouffre dans les chiottes, le grand gaillard barbu engoncé dans sa veste en cuir retient la porte et s’y engouffre à sa suite, un sourire lubrique et aviné aux lèvres. Bordel de merde, pas foutu de trouver meilleur moment pour faire coulisser l’andouillette dans le cresson ? Fort heureusement, le sieur en question avait visiblement les couilles pleines depuis plusieurs jours et la saillie s’avère aussi rapide que l’éclair. Bandez ! Enfournez ! Déchargez ! Reculez ! Prenant la place de la donzelle et de celui que je ne nommerai désormais Monsieur cinq minutes, quoi que je n’aurai probablement plus à le nommer du tout, je pisse et repars vaillamment au charbon.

 

Nimbée de vapeurs d'alcool et de cannabis, mais au moins ses tympans resteront intacts.
Nimbée de vapeurs d’alcool et de cannabis, mais au moins ses tympans resteront intacts.

 

J’ai perdu tout le monde, mais qu’importe, nous voici à l’épicentre d’une communauté fraternelle, unie l’espace d’un instant dans l’amour de la dive bouteille, des psychotropes et accords binaires. Surfons sur les ondes électriques. Tentative de fusion des âmes et de communion dans l’Un avec la foule. Espérances illusoire saveur douce-amère. Arrière-goût nostalgique des danseuses en robes lubriques. Spleen et idéal. Perdu dans mon exil physique et cérébral. Dans l’œil du cyclone, une bande de chevelus s’amuse avec des cerceaux. A côté de la grande scène, un canard (un vrai, pas un énième pékin costumé) arpente le trottoir, poursuivi par quelques personnes, dont un homme préhistorique hilare qui répète en boucle « Who’s duck is this ?! Who’s duck is this ?! ». Je retourne au bar où je tête ma bière assis à une table en conversant avec une nana. Un peu de calme. Je resors et entreprend d’explorer les ruelles qui sillonnent autour de la Grande Orgie centrale.

Sans commentaire ?
Sans commentaire ?

Plusieurs peintres exposent leurs œuvres dans des allées qui offrent un relatif havre de paix, légèrement épargné par les décibels. Une indienne me demande de la prendre en photo à côté d’un tableau qu’elle trouve fascinant. Une sorte de tourbillon communiant vers l’épicentre dans une folle dynamique futuriste. Nous convenons d’un commun accord qu’il s’agit d’une tentative plutôt fructueuse de représenter Gaïa, la matrice originelle et génératrice de toute vie, la chatte première, libérée des saillies incessantes de son fils et amant incestueux, le priapique Ouranos, par une castration vengeresse administrée par le titan parricide Chronos. Au stand d’à côté, un type perdu a reproduit ses visions psychédéliques jaillies du néant grâce à la toute puissance du LSD. Encore plus loin, un autre type me montre une dizaine de tableaux en m’affirmant que je n’ai qu’à en choisir un et qu’il est à moi. Miroitant une sacrée aubaine (les toiles n’étaient pas franchement géniales mais suffisamment correctes pour décorer un mur de la cuisine), je m’exclame que ça, monsieur, c’est ma foi fort aimable, et que sans mentir, votre trait de plumage n’ayant d’égale que votre ramage, ou l’inverse, qu’importe, vous êtes le phœnix des hôtes de cette bacchanale, mais déchante rapidement lorsque cet olibrius m’annonce un prix exorbitant pour sa croûte. Ne souhaitant pas l’offenser outre mesure par un refus direct, je prends le parti de mimer la folie pure et simple et entame une tirade sur la sexualité des nains et l’adoration d’ Ehecatl-Quetzalcoatl, le serpent à plume mésoaméricain. Gagné, après quelques secondes passées à écouter mon charabia débité à grand peine sur un ton mécanique, le type me fixe un moment sans rien dire, les yeux ronds comme des soucoupes, avant de secouer la tête d’un air navré et d’aller apostropher un autre quidam.

 

Un bien étrange énergumène.
Un bien étrange énergumène.

 

Une fois débarrassé de cet emmerdeur, je finis par retrouver quelques comparses dans un coin reclus voué au culte Drum’N Bass. Je retombe sur le gorille en chemise hawaïenne et décide de profiter de l’occasion pour lui serrer la pince, mais je ne sais visiblement pas tellement m’y prendre avec les gorilles et celui-ci s’éloigne d’un air craintif tandis que je lui hurle dessus pour tenter de faire connaissance nonobstant les ondes sonores. Surement un grand timide. Déçu, bafoué mais non vaincu, je pars en quête d’une nouvelle proie, jetant rapidement mon dévolu sur le DJ Sikh de tout à l’heure, désormais paisiblement assis sur le trottoir et que pour des raisons de commodité et d’accessibilité au grand public nous nommerons désormais : L’Indien. Sympa, quoique pas très causant, ou sacrément défoncé, il se présente (oublié son nom), m’indique sa ville de naissance en Inde (strictement aucun souvenir non plus, toutes mes excuses) et me fait faire la connaissance de sa femme, dont j’ai également oublié le prénom et qui danse en fumant une cigarette à côté de nous. Je lui dis que ma femme est restée en Lozère pour s’occuper de nos deux gosses et huit chèvres pendant que je trime ici même, tel un brave Moujik. Je tente de poursuivre la discussion mais il se contente d’acquiescer d’un sourire contemplatif et vaguement mystique à tout ce que je raconte, et je finis par lâcher l’affaire.

 

Le iench a l'air d'en avoir complètement rien à foutre
Le iench a l’air d’en avoir complètement rien à foutre

 

Mes comparses semblent mus par une petite fringale et se mettent en quête d’un restaurant. Nous quittons le festival et errons un moment dans la ville avant de trouver notre point de chute, un restau de burger sur Market Street. Une fois notre repas englouti, nous passons un moment indéterminé dans une sorte de temporalité alternative dont nous semblons foutrement incapables de nous extirper. Les ondes électro-psychédéliques du festival agissent visiblement à distance. Pas d’échappatoire. Tremblez, païens. Nous finissons par nous lever et je rentre chez moi sans greloter malgré la brise vespérale. Les esprits chamaniques ont perdu ma trace au croisement de Folsom et de la quatrième rue. Aux dernières nouvelles, ils me cherchent encore.

 

PHOTOS BONUS

 

 

rédacteur : Guillaume Renouard (@LeDucDeGuise)

 

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