[ndlr= J’aimerais vous parler d’un quartier de ma commune natale, Grenoble : on l’appelle l’Alma. Un p’tit coin tranquille en plein cœur du centre ville. Le supermarché du shit officiel de la capitale des Alpes. Une oasis d’illégalité en face d’un théâtre où l’on joue du Beckett. Une zone de non droit à 5 minutes à pied du seul commissariat de la ville. Comme beaucoup de gamins du coin, il m’est arrivé de squatter sur la place, un billet de 20€ dans mes mains tremblantes, attendant qu’on me refile mon bout de résine de qualité variable. Quand je livrais des pizzas et que des touristes skieurs nous demandaient des plans shit en urgence, c’est l’adresse que j’avais l’habitude de donner. L’endroit est à deux doigts de figurer dans le guide Michelin tellement tout le monde est au courant. PSK]

Les points de vente illégaux de cannabis dans l’agglomération grenobloise

[sources: police, France 3. Les infos sont imprécises, n’hésitez pas à suggérer des corrections, ou à éditer directement la carte pour les plus doués]

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Il y a une question qui nous a tous effleuré les lèvres : c’est pas censé être illégal de vendre du shit ? Comment se fait-il qu’on ne soit pas forcé de traverser des no man’s land et de risquer sa vie pour en obtenir ? Il est où le piège ? Quelles obscures forces sont à l’œuvre ? Comment est-ce possible que le trafic se fasse en toute impunité ? Avant enquête, les réponses peu informées fusent pour expliquer la situation. Les forces de l’ordre feraient preuve de laxisme. Les dealers auraient tellement de pouvoir qu’on ne pourrait pas les détrôner. Les politiques seraient de mèche, parce que le deal « tient les cités ». Plus probable, on aurait affaire à un statu quo en cours de pourriture sur lequel personne n’ose agir. N’écoutant que notre courage, nous avons donc décidé un matin de janvier d’élucider ce mystère. Attention, au cours de la lecture de cette enquête réalisée début 2014, vous serez exposés un nombre incalculable de fois aux termes « shit », « beuh », « cannabis », « quartier » et « police ».

UN SUPERMARCHÉ DU SHIT EN PLEIN CENTRE VILLE

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Le quartier de l’Alma, place Edmond-Arnaud, situé à deux pas de l’hôtel de police de Grenoble (photo H.D. cc-by-nc-sa)

 

« Les flics nous courent après, mais ne peuvent rien faire, on les voit venir à 100 mètres et se planquer. » Les dealeurs de l’Alma.

 

Une ombre : « Il te faut quoi, du shit ? » Il est 12h30 dans le quartier de l’Alma, en plein centre-ville de Grenoble. Une jeune femme, look d’étudiante et petit chien au bout de la laisse, se fait héler alors qu’elle traverse la place Edmond-Arnaud. « Pour le shit c’est de l’autre côté, fais le tour. » La fidèle consommatrice rejoint le hall d’immeuble voisin, dans lequel Younes (c’est pas son vrai nom, vous imaginez bien, mais on reste dans le thème) nous montre avec fierté son stock de résine de cannabis, ainsi qu’une montagne de billets. Il interrompt momentanément sa présentation professionnelle pour une démonstration de vente : un billet contre une barrette. Une mère de famille qui habite l’immeuble traverse à ce moment le hall encombré, sans prêter d’attention particulière à la scène. Difficile de savoir s’il s’agit de complaisance ou de résignation, mais le trafic de cannabis fait partie du quotidien du quartier.

Pour des hors-la-loi, les dealers de l’Alma sont étonnamment accessibles. Attention, on ne dit pas que ce sont des anges, mais qu’ils n’ont pas d’image de gros durs à défendre envers leurs clients. Ils nous assurent même être courtois envers les habitants, afin qu’un climat serein facilite leurs transactions illicites. Il faut pouvoir traiter avec une clientèle aussi variée que celle de la supérette du quartier. Le temps de se rouler un joint, et tous se dispersent : la police aurait été repérée vers le parking d’à côté. De toute façon, la police n’est jamais loin, vu que le quartier se trouve à 250 mètres du commissariat de Grenoble. Une proximité qui n’inquiète pas Younes et sa bande, habitués des descentes.

Clairement, ces types ont l’air de s’en foutre royalement : “Les flics, c’est des vrais chèvres”, ricane l’un d’eux. “Ils nous courent après, mais ne peuvent rien faire, explique un autre, on les voit venir à 100 mètres et se planquer”. Ils font les malins, se la jouent cowboys, on comprend bien que la provocation envers les forces de l’ordre est d’usage dans ce genre d’activité. Mais cette désinvolture est symptomatique d’une organisation poussée et rodée. Pour Benoît Bachelet, substitut du procureur à Grenoble en charge des enquêtes liées aux stupéfiants, ce trafic est même devenu “une forme d’entreprise avec des rôles très clairement définis”. Voici ce qu’on a pu observer : place Edmond-Arnaud, chaque vendeur est en charge d’un type de drogue. Younes s’occupe de la résine de cannabis, pendant qu’un acolyte gère la vente de cocaïne et d’ecstasy.

Les stocks ne sont pas conservés dans un lieu unique, mais répartis chez des “nourrices” chargées d’héberger temporairement le produit. Certains gars sont chargés de la découpe des portions destinées à la vente sur la place : les dealers de bout de chaîne ne transportent finalement qu’une quantité réduite sur eux, sous forme de barrettes conditionnées. Quand les flics font une descente, les agents cherchent à investir rapidement et en nombre la place, afin de ne pas laisser le temps aux interpellés de se débarrasser des substances illicites. Même dans l’éventualité d’une opération réussie, les quantités de cannabis saisies sont faibles et n’excèdent pas une centaine de grammes par vendeur. Au final la police saisit bien une partie du shit, mais jamais tout le stock. Ce genre d’opération perturbe en effet le trafic, mais ne suffit certainement pas à l’éradiquer. « Il ne faut pas être naïf, on ne pourra jamais anéantir complètement le trafic », confie la commissaire Elsa Watteel, adjointe au chef du Service de sécurité de proximité (SSP) [aujourd’hui en poste à Chilly-Mazarin, dans l’Essonne], « on doit être réaliste, l’objectif est donc de réduire ».  Mais attendez, à quoi ça sert de réduire le trafic ? Combien paye la société pour que le trafic soit réduit ? Pour rappel, un trafic réduit ça veut dire que les vendeurs et les acheteurs sont emmerdés, mais continuent quand même à commercer.

 

 

POURQUOI LE DEAL DE L’ALMA SE FAIT PÉPÈRE ET POURQUOI N’IMPORTE QUEL GAMIN DE 15 ANS PEUT ALLER ACHETER SA BARRETTE TRANQUILLEMENT

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Le butin de Younes : à vue de nez, au moins 1500€ en petites coupures (photo H.D. cc-by-nc-sa)

« La vérité, c’est qu’aujourd’hui il n’y a pas de répression, puisqu’on n’applique pas la loi » Jean-Yves Coquillat, procureur général de Grenoble (Libération, 05/02/14)

 

Les types qu’on a rencontrés à l’Alma constituent comme on l’a dit le bout de la chaîne : dans la hiérarchie du trafic, il s’agit de de main d’œuvre disponible et facilement substituable. Lorsque les larbins écopent de prison ferme, ils sont remplacés au pied levé grâce au vivier de jeunes désœuvrés qu’on trouve dans les quartiers du deal. Le taux de chômage y est souvent bien supérieur à la moyenne et le commerce illégal du cannabis constitue une source de revenus faciles. « Sur des points de vente qui marchent très bien, les bénéfices mensuels s’élèvent à plusieurs milliers d’euros » indique Benoît Bachelet, substitut du procureur, précisant qu’il est néanmoins compliqué d’évaluer l’ampleur de cette économie parallèle. A l’Alma, Younes nous a dit réaliser chaque jour entre 4000 et 6000 euros de chiffre d’affaire. On ne peut bien sûr pas vérifier, mais les liasses de petites coupures qu’on a vues là bas attestent du fait que le quartier brasse pas mal de maille. À la tête de leur entreprise, les chefs du trafic de cannabis bénéficient donc de moyens humains et financiers importants : même après une descente de la police de proximité dans le quartier, le trafic reprend rapidement son cours.

Mais le travail de la police ne s’arrête pas à des descentes impromptues dans les quartiers. Pour saisir des stocks plus importants et faire tomber les têtes de réseaux, des enquêtes de longue haleine sont menées par la brigade des stupéfiants, rattachée à la sûreté départementale. Nous avons rencontré deux membres de cette équipe, pour un entretien dans leurs bureaux. Ils ont été plutôt sympa, et nous ont même montré leur coffre à saisies, bien rempli de bonne came sous toutes les formes. Ils nous ont assuré que tout ce matos était incinéré dans un endroit secret, et que les entrées et sorties étaient référencées dans un registre, de leur propre initiative. D’après ces policiers, entre quatre et onze mois sont nécessaires pour l’investigation : « Quand on arrête un suspect, en général on n’a même pas besoin d’aveux car le dossier est béton. » Une fois les types derrière les verrous, il faut parfois jusqu’à deux ans avant que la justice ne rende son verdict, mais le fait est que la police envoie effectivement des trafiquants derrière les barreaux. En novembre 2013, dix-sept personnes ont été condamnées jusqu’à huit ans d’emprisonnement ferme et à plusieurs centaines de milliers d’euros en amendes. Le principal problème des forces de l’ordre tient en réalité au manque d’effectifs : les policiers ne sont pas en nombre suffisant pour couvrir efficacement toute l’agglomération grenobloise. La commissaire Elsa Watteel nous a confirmé qu’elle attendait des renforts humains, tandis que les stups avancent un besoin de 170 policiers supplémentaires.

Pourquoi a-t-on besoin d’autant de flics sur Grenoble, uniquement pour le cannabis ? Parce qu’il se fume une quantité incroyable de joints dans ce coin, et que la vente est répartie sur un réseau finement maillé. Une cinquantaine de points de vente de résine de cannabis sont identifiés dans l’agglomération grenobloise, dont sept principaux : les quartiers de l’Alma, Mistral, Village olympique et Teisseire à Grenoble, la place Louis Maisonnat à Fontaine et le quartier des Haches à Saint Martin d’Hères. Devant un tel boulot, on entend la police et la justice répéter qu’ils doivent « prioriser », avec comme mission de s’attaquer aux points de vente les plus criminogènes et les plus problématiques : “Nous n’avons pas les moyens humains et matériels pour gérer tous les points et tarir définitivement la source” confirme le commissaire Elsa Watteel. La brigade des stupéfiants avoue « vider l’océan à la petite cuillère », mais ne peut pas se permettre de laisser les points de vente fleurir et prospérer impunément. La stratégie adoptée par les forces de l’ordre consiste donc à contenir le trafic de cannabis, l’empêcher de grossir et gêner son implantation. Devant l’impossibilité d’éradiquer les mauvaises herbes, la police se contente d’élaguer pour pas que ça dépasse. Du jardinage.

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140 kgs de résine de cannabis saisies par la Police à Grenoble (photo Police Nationale)

Pourtant, l’accent a été mis ces dernières années sur certains quartiers dits « sensibles », et cette volonté politique a été confirmée par l’instauration de la zone sécuritaire de priorité (ZSP) sur Grenoble et Échirolles, mesure annoncée fin 2012 par le ministre de l’Intérieur du premier gouvernement Hollande, Manuel Valls. L’objectif de cette mesure : concentrer les effectifs sur les zones les plus problématiques, dans le prolongement du travail de la brigade spécialisée de terrain (BST), déjà mise en place sur le quartier de la Villeneuve, et dont l’action a été étendue avec la ZSP au quartier Teisseire. Problème : l’introduction de la ZSP en mars 2013 [voir carte interactive en début d’article, cocher l’option « ZSP »] n’a en pratique pas été suivie d’un renforcement des moyens humains. L’arrivée de « quelques personnes supplémentaires » a été contrebalancée par les départs à la retraite, et la commissaire Elsa Watteel évoque donc une ‘stagnation des effectifs ».

En conséquence, le redéploiement de ces effectifs sur quelques quartiers diminue la capacité d’action des forces de l’ordre hors de la ZSP, comme au quartier de l’Alma par exemple. Logique implacable : “Lorsque les effectifs se concentrent sur certaines zones, de manière assez simple et mathématique ils sont moins présents ailleurs”, reconnaît le substitut du procureur, Benoît Bachelet. L’Alma restera donc pour l’heure le supermarché de la drogue en centre-ville. On sait maintenant pourquoi le quartier peut dealer tranquille : comparé aux autres fiefs du deal, le coin est plutôt isolé, peu problématique, c’est une enclave en centre-ville. On peut dire que les dealers adoptent la bonne stratégie, celle de la tranquillité. Les flics passent de temps en temps donner un coup sur les mauvaises herbes, afin que le quartier ne devienne pas une friche. Mais le deal reste ininterrompu.

 

 

POURQUOI LA POLICE TAPE SUR LE QUARTIER MISTRAL ET POURQUOI ÇA NE SERT À RIEN

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L’hôtel de police de Grenoble, à deux pas du supermarché du shit du centre-ville.

“Un quartier qui ne bouge pas, il faut aller taper dedans. Une cité qui dort est une cité qui deale.” Les stups de Grenoble

 

Il y a donc bien des endroits ou la police resserre ses forces. Que se passe-t-il dans les quartiers sur lesquels se concentrent la répression ? Voyage en périphérie, direction la cité Paul-Mistral, située entre le parc Bachelard et la rocade au sud-ouest de Grenoble. Un autre petit bout de paradis à l’intérieur de la plus grande ville écolo de France, dont certaines barres d’immeubles ont déjà été détruites pour ouvrir le quartier, auparavant difficilement pénétrable. Inscrit dans la ZSP, le quartier Mistral fait l’objet d’une attention policière accrue depuis 2005. Avant ça, calme plat. Les stups nous ont dit un truc intéressant au sujet de la tranquillité : “Un quartier qui ne bouge pas, il faut aller taper dedans. Une cité qui dort est une cité qui deale.” Les jeunes du quartier avaient en effet reçu des directives de la part des chefs de réseau telles que “pas d’incidents inutiles », « n’attirez pas l’attention »,  « soyez polis”… On retrouve la stratégie du dealer tranquille. Une “tranquillité anormale” n’ayant pas échappé à la police. D’après les forces de l’ordre, et malgré un calme apparent,  les trafiquants “font régner la loi du silence et créent un climat de peur”, ils bloqueraient l’accès aux caves, aux halls d’entrée et s’approprieraient les ascenseurs. De plus, l’emploi de “choufs”, ces sentinelles chargées de surveiller l’arrivée de la police, souvent des jeunes entre 11 et 15 ans payés jusqu’à 100 euros la journée, favorise une criminalisation précoce et le goût de l’argent facile. On est d’accord, personne ne veut de ça dans son quartier, pro chichon ou pas. La police suspecte également que les murs abattus et les galeries souterraines creusées par les trafiquants puissent mettre en danger la stabilité des habitations. Cette vision « pro-sécurité » est quand même nuancée par des témoignages anonymes recueillis dans le quartier. La détérioration des parties communes est avérée, mais les dealers dérangent surtout par leur présence : ils occupent le terrain, font des tours en scooter et causent des nuisances sonores. Les habitants soulignent néanmoins qu’en effet, les jeunes délinquants se montrent plutôt polis, “ils disent bonjour, tiennent la porte”. En résumé, il ne nous a pas été rapporté de violences à l’encontre de la population, que les trafiquants ne souhaitent pas se mettre à dos. Parfois chassés d’un hall, ils trouveront refuge dans celui d’à côté.

Les opérations coup de poing se sont donc multipliées dans le quartier Mistral, et de nombreux trafiquants ont été interpellés en possession de cannabis. Pour la commissaire Elsa Watteel, ces dispositifs “ont très bien marché et marquent les esprits, les dealers ont le sentiment de ne pas être impunis”. Elle évoque plusieurs saisies allant jusqu’à 5 kilos de résine, un succès tempéré par le substitut du procureur : “En général, on ne récupère que quelques dizaines de barrettes [quelques centaines de grammes], sauf coup de chance exceptionnel. En l’occurrence, les 5 kilos ont été saisis sur un mineur qui ouvrait le point de vente, un stock probablement destiné à un transfert”. Coup de chance. De nombreuses arrestations concernent les complices en bas de l’échelle : “Sur l’année écoulée, la plupart des personnes interceptées sur Mistral avaient déjà été condamnées”, au motif du trafic de stupéfiants ou d’un autre chef d’inculpation, “ce qui leur vaut des peines de 18 mois de prison ferme en moyenne”. Mais les “haut-gradés” du trafic ont contourné en partie l’obstacle en ayant recours à des jeunes du quartier de la Villeneuve d’Échirolles (à ne pas confondre avec la Villeneuve de Grenoble, quartier-star de la délinquance grenobloise), une autre cité de l’agglomération, notamment pour faire le “chouf” : le vivier de candidats potentiels à la délinquance s’étend donc en dehors du quartier. [Note pour plus tard, le mercato des choufs entre quartiers mériterait une enquête approfondie].

En incendiant 14 véhicules dans la nuit du 4 au 5 février 2014, ce qui a conduit à quatre hospitalisations et l’évacuation de 80 habitants, les délinquants ont répondu en animal blessé à la dernière arrestation de l’un des leurs. Cela prouve que le travail de la police est une entrave non négligeable à leur commerce, mais il s’agit là d’une riposte sanguine et non pas tactique, comme le confirme le substitut du procureur Benoît Bachelet. L’incident est en effet contre-productif pour les dealers, pour qui une telle effusion de violence n’est jamais favorable : c’est la population qu’ils se mettent définitivement à dos. Signe que les trafiquants ont été temporairement déstabilisés, ils n’ont pas pu canaliser la violence de certains individus, qui d’après les habitants ne seraient pas originaires du quartier Mistral (les champions du mercato inter-quartiers). Déstabilisés, mais pas annihilés. Un local utilisé pour la vente a bien été vidé deux semaines plus tôt, mais le stock est toujours en circulation. Une affichette ironique placardée  par les trafiquants indiquait en effet : “Fermeture exceptionnelle, réouverture prochainement, toutes nos excuses, merci de votre compréhension.” Si la police continue d’arrêter des trafiquants à Mistral, c’est bien que l’on y vend encore du cannabis. Dans ce cas précis, on constate donc que l’action de la police exacerbe la délinquance visible dans les quartiers, qui touche à nouveau les habitants d’habitude épargnés, mais n’endigue pas le trafic. Les dealers sont emmerdés, la population est scandalisée par leur comportement, mais le cannabis circule toujours. Quels que soient les objectifs de la police, les statistiques qui servent à noter qui ou quoi que ce soit, l’objectif principal, empêcher le trafic, n’est pas atteint. Cet objectif n’est jamais atteint. Les voitures cramées, les arrestations, tout ça pour rien.

 

 

LE VRAI PROBLÈME CE N’EST PAS L’OFFRE, MAIS LA DEMANDE

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Un lundi avant d’aller au boulot

« Le phénomène est devenu d’une telle ampleur que la société et le politique se sont laissés déborder par la problématique”, Denis Dreyfus, avocat pénaliste et ancien bâtonnier de Grenoble

 

Autre approche tentée à Mistral : des opérations jointes avec les douanes, visant à interpeller les consommateurs acheteurs à la sortie du quartier. L’objectif est de taper au porte-monnaie, d’effrayer et de dissuader les consommateurs, les interpellations pouvant donner lieu à la fois à une condamnation de justice, et à une amende douanière. De l’avis de la brigade des stupéfiants, “la méthode n’est pas efficace”. Si le consommateur est dissuadé de venir à Mistral, rien ne l’empêche de se rendre dans un des nombreux points de vente, hors de la ZSP par exemple. Ainsi, même si l’on concentre les efforts sur un seul point de vente, on ne peut pas oublier que les autres existent, c’est un système ouvert, un marché à l’échelle d’une agglomération.

Le nœud du problème, c’est que la demande en cannabis est très forte, et que la drogue est de plus en plus banalisée. Selon Denis Dreyfus, avocat pénaliste Grenoblois et ancien bâtonnier, le phénomène est devenu “d’une telle ampleur que la société et le politique se sont laissés déborder par la problématique”. Dans les années 1980, la toxicomanie concernait sur Grenoble “une masse de population plus limitée, avec des addictions lourdes notamment à l’héroïne”. Depuis, la consommation de cannabis s’est répandue “comme une tâche d’encre sur un buvard”. Ce que constate également la brigade des stupéfiants, pour qui “jamais autant de jeunes n’ont fumé”. D’après différents rapports de l’OFDT, entre 1991 et 1999 en France, alors que le nombre d’interpellations pour usage de cannabis est multiplié par quatre, le taux d’expérimentation parmi les 18-44 ans est doublé. Et l’offre suit, naturellement. Un document de la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ) évoque en novembre 2013 une disponibilité forte en Isère de la résine et de l’herbe de cannabis, avec une tendance à la hausse par rapport à 2012.

La loi de 1970 constitue le socle législatif de la politique française de lutte contre les drogues et les toxicomanies, avec une particularité : la prohibition est totale et justifie une logique répressive. L’usager de drogue est considéré à la fois comme un délinquant, et comme un malade. L’usage illicite du cannabis est passible d’un an d’emprisonnement et d’une amende de 3 750 euros. Des plafonds qui, en réalité, ne sont jamais atteints. Plusieurs circulaires se sont succédé depuis les années 1990 afin d’adapter l’application de la loi pour un délit, l’usage de cannabis, devenu un contentieux de masse.

Selon le substitut du procureur, la sanction pénale est ainsi appréciée “en fonction de la gravité des faits et du profil de la personne entendue”, la quantité de cannabis saisie n’étant pas la seule donnée. Il appartient cependant à chaque procureur de fixer un seuil indicatif au-dessus duquel les poursuites judiciaires sont engagées, ce qui peut expliquer en partie une certaine disparité parmi les juridictions : à Grenoble, le seuil est fixé aux alentours de 100 grammes, confie la brigade des stupéfiants. En-dessous et dans la plupart des cas, “l’ordonnance pénale est un outil qui peut permettre de traiter des contentieux de masse pour éviter le passage à l’audience”, explique Benoît Bachelet. A l’inverse, la “réponse judiciaire est plus forte dans une petite ville où la délinquance est moindre”. En clair, pour le même délit, en lien avec la capacité de chaque tribunal, les sanctions seront plus clémentes à Grenoble qu’à Vienne ou Gap par exemple. En plus de l’évolution de la réponse judiciaire, des témoignages de consommateurs suggèrent une application non systématique des poursuites par les forces de police sur le terrain : sur six exemples anonymes de saisies de quelques grammes de résine, une seule a fait l’objet d’une audition au poste.

 

 

TOUT LE MONDE LE SAIT : LA RÉPRESSION EST VOUÉE À L’ÉCHEC

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Le futur président Obama fume. La Maison blanche n’est pas contre la légalisation (photo Lisa Jack)

« Est-ce que l’usage du cannabis doit rester un délit ? (…) En Hollande, en Suisse, en Espagne, nos voisins, le cannabis est en vente libre ou toléré. Pouvons-nous en faire abstraction ?” Jean-Yves Coquillat, procureur général de Grenoble (lefigaro.fr)

 

De l’aveu même de la brigade grenobloise des stupéfiants et de Maître Dreyfus, “la politique répressive est un échec”, à la fois sur le plan de la santé publique et de la lutte contre l’économie souterraine. L’avocat appelle à “sortir de l’hypocrisie” que constitue la prohibition aveugle du cannabis. Quel est l’avis des services concernés par une éventuelle dépénalisation ? Selon la commissaire Watteel, “on pourra toujours entendre le consommateur comme témoin, mais on n’aurait plus la coercition qu’on peut exercer à l’heure actuelle”. En bref, la dépénalisation n’empêcherait pas la consommation, mais rendrait plus difficile le travail de la police pour attraper les trafiquants violents, comme attesté par brigade des stups : “Nous considérons les consommateurs comme des victimes, mais dans certaines enquêtes, ils aident à identifier les dealers et les points de vente. Cela peut devenir un problème si nous ne disposons plus de levier pour les interroger.” Il est donc clair qu’une dépénalisation de l’usage du cannabis, si elle constitue une charge moindre sur les consommateurs, compliquerait les enquêtes de police et l’arrestation des trafiquants.

La question de la dépénalisation de l’usage de cannabis est néanmoins soulevée par les professionnels de la politique. Deux propositions de loi déposées en 2011 par Daniel Vaillant (PS) devant l’Assemblée nationale et en 2014 par Esther Benbassa (EELV) devant le Sénat vont même plus loin, et proposaient d’encadrer la culture et la vente au détail de cannabis : un contexte légal neuf qui se rapprocherait plus des législations dont se sont dotés l’Uruguay, plusieurs États américains dont le Colorado ou l’État de Washington, que des diverses formes de dépénalisation en vigueur dans l’Union européenne. L’objectif d’une forme de légalisation contrôlée de la culture et de la vente est clairement de déposséder les trafiquants de leur monopole et d’endiguer ainsi la criminalité qui lui est associée. Les deux propositions ont fait chou blanc, mais la question de la dépénalisation commence à émerger. En effet, la garde des Sceaux Christiane Taubira annonçait en décembre 2013 qu’elle envisageait d’assouplir la législation sur le cannabis, et d’adoucir la règle pénale pour les consommateurs. Dans la foulée, le procureur de la République du TGI de Grenoble, Jean-Yves Coquillat, s’exprimait lors de l’audience solennelle de rentrée de son tribunal, le 17 janvier 2014 : « Est-ce que l’usage du cannabis doit rester un délit ? (…) Aux Pays-Bas, en Suisse, en Espagne, nos voisins, le cannabis est en vente libre ou toléré. Pouvons-nous en faire abstraction ? »

De l’aveu de la plupart des acteurs directement concernés par le trafic de cannabis, le système répressif actuellement en vigueur est un réel échec. Il est plus que temps d’imposer sur la scène publique un débat national sur la question, dans l’intérêt de la santé et de la sécurité publiques.

Rédacteurs : Hélène Delarroqua (@MlleDelarroqua) et Pierre-Sofiane Kadri (@Albertkader)

Photos : Hélène Delarroqua

 

 

Pour la légalisation :

« Les bénéfices objectifs de la législation », Le Monde, Terra Nova (2014)

« Cannabis : pour la légalisation », éditorial du Monde (2014)

– « Le Sénat examine l’usage ‘contrôlé’ du cannabis », Le Monde (2015)

 

 

 

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