3h du matin, aéroport de Beyrouth. Après un week-end londonien éreintant sous le sceau de la fête me voilà enfin arrivé au pays du Cèdre. Deux amis étudiants à l’AUB (American University of Beirut) m’attendent devant l’aéroport pour me conduire à mon lieu d’hébergement. Dans une demi-heure maximum je dormirai du sommeil du juste dans un appartement Beyrouthin. C’était malheureusement sans compter sur le zèle – ou le simple professionnalisme, c’est selon – des douaniers de la Sûreté Générale. Pourtant, rien ne laissait présager les galères à venir. Au contraire.

« Tu verras, à Beyrouth c’est la fête tous les soirs. Tu risques aussi de faire une overdose de caféine et de pâtisseries. Et tu vas rencontrer plein de gens, les libanais sont super accueillants ! Allez, profite bien. » C’est donc sur ces bonnes paroles que le Libanais avec qui j’ai sympathisé durant le vol prend congé et s’avance dans la file d’attente qui s’étire devant la douane.

Heureux d’être enfin arrivé après une escale à Istanbul qui m’a paru une éternité, je me dirige vers un officier et lui tends sereinement mon passeport.

Grand sourire de l’homme en uniforme : « Ahhh ! tu es Français?

-Oui.

-Ahhh. Et qu’est-ce que tu viens faire au Liban Sylvain ?

-Visiter.

-Et tu vas à quel hôtel?

-Je ne vais pas à l’hôtel, je serai hébergé par un ami ».

Je lui tends alors mon portable sur lequel est inscrite l’adresse, étant donné que je suis absolument incapable de la prononcer en arabe. Pardon, en libanais. Non content de lire le message affiché sur l’écran, l’homme de la Sûreté fait défiler la conversation et lit l’ensemble de la discussion. Puis, il décide de lire d’autres messages tout en continuant de ponctuer ses remarques d’un insupportable « ah ». Vu la façon dont le douanier étudie mon passeport je me dis qu’il doit y avoir un truc vraiment problématique. En effet, celui-ci contrôle chaque page comme s’il voulait s’assurer que je ne lui refile pas un faux billet.

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Visa après visa, il me pose des questions qui me laissent pantois tellement les réponses sont évidentes.

« -Et ça c’est quoi?

-Euh, le visa de New York. C’est écrit dessus d’ailleurs. (En réalité je n’ai pas osé prononcer cette dernière phrase).

-Et ça?

-Celui de Tunis.

-Ah… »

Une fois mon passeport analysé sous toutes ses coutures, le garant de l’intégrité des frontières libanaises me fait ouvrir mon sac, sans finalement regarder à l’intérieur, puis il me conduit dans un local pour m’interroger. Je ne suis pas le seul dans la pièce : un Indien s’évertue à expliquer à un autre douanier qu’il vient pour travailler sur un « turboship » amarré dans le port de la ville. Malheureusement pour lui, ça n’a pas l’air de convaincre son interlocuteur. On me laisse alors poireauter un petit moment. J’essaye d’en profiter pour envoyer un message à mes amis qui commencent certainement à s’impatienter. Impossible. Putain d’opérateur français qui pense à me souhaiter bon voyage mais m’empêche d’utiliser ses services.

Un douanier finit tout de même par me questionner. Et là, je peux vous garantir que Shakespeare a fait un triple salto dans sa tombe : entre mon terrible accent froggie et les trois mots d’anglais que connaissait mon interlocuteur, ça ne pouvait pas bien se passer. D’ailleurs ça s’est mal passé. L’officier a rangé mon document dans un tiroir en faisant cette grimace qui veut dire : « hum, non, ça ne va pas. Mais alors pas du tout ». Un troisième type me conduit ensuite dans une cellule après que mon sac a été fouillé plusieurs fois et mon cul et mes aisselles palpés à de trop nombreuses reprises. Je me retrouve alors dans une pièce entouré de huit bonhommes. Pas un ne parle français ou anglais. Clope sur clope, tout ce petit monde tue le temps en fixant un panneau « interdiction de fumer » pour ne pas croiser le regard des autres recalés au contrôle d’anglais. Là, je comprends qu’on ne risque pas seulement un zéro mais d’être renvoyé dans notre pays. Merde et re-merde. La cellule ressemble de plus en plus à la salle d’attente du dentiste et tout le monde redoute d’être appelé.

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Le lendemain, aux alentours de 11 heures, je suis à nouveau entendu par un officier que je n’avais pas encore vu. Celui-ci a l’air d’un gradé puisqu’on lui apporte son café au bureau. Cette fois-ci, il m’interroge en français. Il me pose les mêmes questions que ses prédécesseurs et me renvoie dans la « salle d’attente » qui s’est considérablement dépeuplée au cours de la matinée. Le même type vient me chercher un peu plus tard et me dit de prendre mon sac. On me renvoie en France ou bien on m’ouvre les portes ? « Entrez au Liban » m’annonce le douanier. Soulagement, je peux enfin sortir de cet aéroport de malheur et découvrir à quoi ressemble ce tout petit pays qui m’intrigue tant.

En réalité, et contrairement à ce que je croyais, je n’avais pas du tout assuré (à) mon dernier oral. C’est simplement le Consulat français, informé par mes amis de ma situation, qui était entré en jeu et m’avait permis de rentrer sur le territoire. Sur le qui-vive depuis que des barbus français essayent de partir faire le djihad en Syrie en passant par leur frontières, les contrôles à l’aéroport ont été accrus, m’a-t-on expliqué plus tard à l’ambassade de France. Et c’est vrai que, à bien y repenser, j’avais fait une escale à Istanbul et je n’avais pas rasé ma barbe depuis un bon moment. Pour relativiser cette arrivée de grand loser, je me suis dit que j’avais tout de même « fait de la taule » et donc gagné en « street credibility ». Si cette micro-détention (une dizaine d’heures tout de même) est avalisée par le ministère du rap français, je me lance dans le hip-hop à mon retour.

Plus sérieusement, l’aggravation du conflit Syrien apparu en mars 2011 et son débordement sur le sol libanais inquiètent logiquement les autorités qui renforcent les contrôles douaniers. Plusieurs combats ont eu lieu entre l’armée et les djihadistes syriens notamment dans la localité d’Ersal (nord-est du Liban) en août dernier. Une trentaine de militaires ont été enlevés au cours de ces affrontements et cinq d’entre eux ont été exécutés durant leur captivité. Les autres sont toujours détenus par les rebelles affiliés à l’Etat Islamique et au Front Al-Nosra. Cet évènement est vécu comme un traumatisme et le sort des prisonniers et de leurs familles est régulièrement médiatisé. Les divisions confessionnelles entre sunnites et chiites au sein de la population libanaise sont évidemment exacerbées par cette guerre civile puisque, si vous me permettez de schématiser, les premiers supportent leurs coreligionnaires syriens qui combattent le régime de Bachar Al-Assad alors que les seconds soutiennent massivement le Hezbollah libanais engagé auprès de l’armée syrienne.

J’ai ainsi réalisé que, dans un tel contexte, la plupart des Libanais aspirent simplement à une sécurité accrue sans réellement se soucier du sort des réfugiés du pays voisin et encore moins des désagréments subis par un touriste. Effectivement, à chaque fois que je narrais mon arrivée épique à des expatriés européens, ceux-ci se révoltaient et évoquaient des droits bafoués. Les Libanais, eux, se réjouissaient de ce contrôle poussé sans faire preuve de la moindre empathie. Après tout, les douaniers n’ont fait que leur boulot. Je ne peux pas leur donner tort. Pour nombre de nationaux, les Syriens perturbent l’économie du pays en provoquant une hausse des loyers et en chamboulant l’emploi. Ils sont aussi souvent suspectés d’être des sympathisants voir des combattants rebelles et djihadistes qui veulent se réfugier de l’autre côté de la frontière. En outre, le souvenir de la présence de Yasser Arafat et de l’Organisation de Libération de la Palestine au Liban ainsi que les conflits qui s’en sont suivi avec Israel renforce la peur de voir le conflit syrien s’importer définitivement à l’intérieur des frontières.

Une rancoeur vis-à-vis des Syriens bien enracinée

Si le Liban connaît depuis longtemps une sécurité très relative, il n’en reste pas moins une terre de refuge pour les Palestiniens et désormais pour les Syriens. Le pays compte même la plus importante concentration de réfugiés de toute l’histoire récente selon le UNHCR. Bien qu’aucun recensement n’ait été effectué depuis 1932 en raison des problèmes communautaires, l’organisme des Nations Unies estime à environ 1,2 million le nombre de réfugiés syriens au Liban soit à peu près 25% de l’ensemble de la population (4,2 millions d’habitants). Ces réfugiés sont aujourd’hui à l’abri de la guerre qui fait rage dans leur pays, mais leur sort reste tout de même désespérant : ils se retrouvent en situation irrégulière sur un territoire où ils ne sont clairement pas les bienvenus et dans lequel le gouvernement n’a rien mis en place pour leur accueil, ou tout du moins bien trop tardivement. J’ai eu l’occasion de parler de ce sujet avec de nombreuses personnes, jeunes comme âgées, et presque à chaque fois le même discours de rejet revenait : les réfugiés déstabilisent le Liban en y arrivant en masse alors qu’il y a quelques années c’est leur armée qui occupait le territoire où ils trouvent désormais refuge (la Syrie était présente militairement sur le territoire de 1976 à 2005). Le discours tenu par mes interlocuteurs se voulait objectif, mais ils ne pouvaient pas non plus masquer une forte rancoeur vis-à-vis de la Syrie. Parfois les mots sont très durs et directs:

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A l’instar de leurs homologues de Syrie, les réfugiés palestiniens ne bénéficient pas d’une grande compassion. Ils n’ont pas de véritable carte d’identité (puisqu’ils n’ont pas de pays juridiquement parlant), mais simplement un document qui établit leur « nationalité ». Il leur est quasiment impossible d’être naturalisé. Une vingtaine de professions leurs sont également refusées, interdisant ainsi toute ascension sociale et confinant les 455 000 réfugiés palestiniens dans un marasme propice à la radicalisation. C’était une surprise pour moi. Il me semblait, assez naïvement, que le Liban soutenait la cause palestinienne et s’efforçait par conséquent de traiter les « ressortissants » avec un minimum d’égard. Ce n’est pas le cas. Certes, Israël est un ennemi commun mais le spectre de la guerre civile et le reproche qui est fait à la résistance palestinienne par une partie des Libanais d’avoir déclenché ce conflit a clairement entaché les relations.

De Gaulle avait raison : l’Orient, c’est compliqué

Pour autant, l’hospitalité libanaise n’est absolument pas un mythe et le pays est véritablement attachant (pour qui n’est pas réfugié). Et c’est bien là un des paradoxes que j’ai pu observer. A de nombreuses reprises j’ai été invité à boire un verre par des inconnus ou à déguster les fameuses pâtisseries (ce qui m’a valu une sacrée indigestion, soit dit en passant). La jeunesse m’a paru consommer la vie comme une Almaza bien fraîche : cul-sec, sans se soucier si demain elle aura mal au crâne. Certains font la fête tous les soirs, d’autres s’impliquent à fond dans des combats politiques – notamment pour améliorer les sorts des réfugiés – mais aucun ne m’a semblé confiant dans l’avenir. Quand ce n’est pas les difficultés économiques qui les préoccupent, c’est alors une dégradation du climat politique et social. Mais malgré ces inquiétudes légitimes, rien ne m’a paru pouvoir leur faire baisser les bras.

Photos bonus

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rédacteur : Sylvain Lacombe (@SylvainLacombe2)

 

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