Alors que l’éducation devient un business de plus en plus important en Inde, une école paumée en pleine campagne s’attache à respecter les principes de Gandhi dans son fonctionnement. En 57 ans et des rebondissements bollywoodiens, elle a réussi à pacifier la région et à éliminer l’illettrisme.

Ils sont tous là, dans une salle aux néons fatigués. En rang d’oignon, le cul sagement posé par terre. Quelques cernes sous les yeux trahissent une longue journée. Ils est 19 h. Comme chaque soir, c’est l’heure de la «prière» pour les enfants de l’école Nootan Bharati, située en pleine campagne du Gujarat (nord-ouest de l’Inde). C’est pas la messe. Loin de là. On chante, on braille dans tous les sens, on joue à récupérer une pièce dans une assiette de farine. Deux ou trois profs donnent quelques leçons de vie.

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Apprendre à écrire « maths » en Gujarati

 

En apparence, rien de folichon ou de révolutionnaire. Un internat. La prière terminée, on se trimballe sur le campus. Des chemins poussiéreux, éclairés seulement par la lueur de quelques maisons pâlottes. Et là, on tombe sur une bâtisse clinquante. Un mausolée. Vitres imposantes et à l’intérieur, immense portrait de plain-pied d’un homme. Shir Ramajibhai, le fondateur de l’école.

Il n’y a qu’un type pour raconter son histoire, la genèse et le mythe fondateur de l’école Nootan Bharati. Son fils, le Dr Kanubhai. C’est lui qui a repris la direction de l’établissement. Il est facile à identifier. Il porte toujours la même veste de médecin. Blanche, impeccable. Elle ne cache pas son échine sévèrement courbée. Des Français de passage l’ont même surnommé « la tortue ».

Quand on lui demande de parler de son père, de l’école, on pense s’endormir. Il a la voix monotone et monocorde des technocrates. Il ne cherche pas à impressionner. Au fil de l’histoire, on frémit.

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Portrait de Ramajibhai

 

Racket et coups de surin

Ramajibhai sort diplômé de l’université fondé par Gandhi, plantée à Ahmedabad, capitale du Gujarat. On est en 1958. Il décide de revenir dans son bled, à 125 km de là, en pleine campagne. Son envie : appliquer le sarvodaya, professé par le Mahatma. Traduction : le progrès pour tous. La première pierre : bâtir une école.

Problème, sa zone est terrorisée par les dakoits, des bandits. Racket, harcèlement, coups de pression. Les habitants ont peur, et ne veulent pas suivre Ramajibhai. Surtout que les brigands sont, bien sûr, contre une école.

Qu’importe. Ramajibhai continue de fendre les routes, à la recherche d’une terre et de volontaires. Un soir, les dakoits le capturent. Lui plantent quelques coups de surin. Ramajibhai va crever. Et là, le miracle. Les femmes des brigands, touchées par les valeurs et la démarche du bonhomme, le sauvent. Elles croient en son projet. L’histoire circule, attire la presse locale. Ramajibhai peut construire son école.

Aujourd’hui, c’est un campus. Avec toutes les valeurs gandhiennes : paix, non-violence, redistribution équitable des richesses… « Ici, l’école est gratuite. La nourriture, les vêtements et aussi l’hébergement pour les enfants », raconte Kanubhai. Un petit hôpital a été construit à l’entrée. « Bien sûr, ils ont aussi droit aux soins, sans frais. Pour les adultes des villages alentours, c’est principalement gratuit aussi. On fait payer certains médicaments, mais c’est dégressif, en fonction du salaire de la famille”.

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Classe 2

 

Non-violence, même pour les phacochères

Nootan Bharati a pour but de tendre à l’autosuffisance, sur ce même modèle gandhien. Manguiers, sapotilliers ou plants de tomates poussent sur le campus. « Dans notre assiette, il n’y a que 25% qui est produit chez nous. On est confronté à un problème de taille. Si on produit plus, on va avoir un excédent. Mais un excédent pas suffisant pour le revendre en gros sur les marchés de Palanpur (ndl’auteur : l’agglo de 110 000 habitants située à 25 km)« , tempère le Dr Kanubhai.

L’école dynamise son environnement proche. Les agriculteurs du coin peuvent bénéficier d’un microcrédit. Ses médecins effectuent des campagnes de vaccinations. Et il n’y a plus aucun illettré dans les villages alentours depuis 1992. 8513 adultes et 5000 enfants ont ainsi appris les bases grâce à Nootan Bharati, pendant 16 ans. “On a aussi des programmes pour les droits des femmes, des handicapés, des dalits. On lutte contre la pollution”, indique Kanubhai.

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Chapatis

Ici, on pousse les principes gandhiens parfois jusqu’à l’absurde. Non-violence pour tous. Le directeur se refuse à tuer une poignée de cochons sauvages qui s’empiffrent de chikoo. “Ah non, on ne touche pas aux animaux”, se borne-t-il à rappeler, même si la récolte diminue drastiquement.

Nootan Bharati est à contre-temps : école gratuite, valorisation du travail manuel et de toutes les filières. Dans le reste du pays, le “marché” de l’éducation explose. Le seul secteur privé représentera 115 milliards de dollars en 2018. Les parents investissent des sommes énormes dans des cours particuliers ou école ultrasélectives et mettent la pression sur leurs enfants, le concept de capital humain restant primordial en Inde.

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La vie posée à NB

Effectifs des étudiants de l’école Nootan Bharati en 2006-07

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Effectifs des étudiants de l’école Nootan Bharati en 2006-07

Personnel engagé, liberté pédagogique limitée

On admire le staff. Entre 250 et 300 personnes. Tous animés par l’idée de service, si chère à Gandhi. On pense à Patel, ce type qui trimballe un bidon d’eau toute la journée. Il veille à ce que personne ne meurt de soif. Il récure les salles, aide pour le linge. L’homme à tout faire. On pense à Rajesh, un gamin de 22 ans, qui a abandonné son travail répétitif dans l’administration pour venir ici. “Par conviction”, jure-t-il. On pense à Anjali, institutrice revenue de la ville pour enseigner à Nootan Bharati. On pense à Maibub, le chauffeur tête-brûlée. Un musulman, à l’aise au milieu de tous ces hindous. L’école insiste sur la paix entre les communautés, le terrible souvenir des violences dans le Gujarat en 2002 hantant les Gujaratis.

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Patel, homme à tout faire

 

Alors bien sûr, tout n’est pas parfait. Selon le board, encore 20% des enfants des campagnes adjacentes ne sont pas scolarisés, alors que l’école est obligatoire jusqu’à 14 ans. Ils restent aider leur famille, souvent des paysans. Une figure du campus, un des héros des gamins, nuance les louanges sur Nootan Bharati. “Il ne faut pas oublier que l’État du Gujarat finance à 90% le budget. Le reste vient de donations. Ce qui limite la liberté pédagogique”, pense-t-il. Le Dr Kanubhai se refuse à toute corruption et passe des journées dans les couloirs grisâtres de l’administration indienne. A ferrailler, ses principes comme seule arme.

Il aime raconter une autre histoire. Une histoire, qui, selon lui, en dit plus sur Nootan Bharati que celle de son père. Il amène dans une ancienne salle de classe reconvertie en dortoir. Une dizaine de lits. Autant de mioches. “Ce sont des enfants de Kutch.” Un district situé à 250 bornes. Ils sont tous enfants d’une communauté nomade. Des éleveurs de chèvres qui parcourent le sous-continent onze mois sur douze pour vendre du lait et des tissus.

Un jour l’un d’eux s’est retrouvé à Nootan Bharati. Il a été saisi par le lieu. Par les idées. Il a passé le mot. Aujourd’hui, ils sont près de 50 gamins de Kutch à être scolarisés, à retrouver leurs parents quelques semaines au maximum dans l’année. Qu’importe. Un petit dit : “ici, c’est parfait !” Et Kanubhai de lâcher enfin un franc sourire.

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Classe 1

T’as envie que Nootan Bharati continue à être audacieux ? Que cette école joue encore et toujours la solidarité et la responsabilité ? Qu’elle puisse accrocher les ultimes gamins du coin qui échappent encore à l’éducation ? Le Dr Kanubhai a un projet en tête et on va pouvoir l’aider grâce à une grosse campagne de crowdfunding. Ca vient dans quelques semaines, reste branché sur Disquette, on te dira tout.

 

 

rédacteur : Guillaume Vénétitay (@gvenetitay)

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