Permettez-moi d’utiliser les mêmes titres racoleurs que L’Express ou Le Point pour vous parler d’une société secrète autre que les francs-Maçons (pour une fois) : Les Rosicruciens. Tous les jours, en allant au boulot, je passe devant une librairie « rosicrucienne ». Dans la vitrine, des ouvrages avec des croix un peu partout, des références mystiques et ésotériques. Pour moi c’était juste une branche du christianisme inconnue, des témoins de jéhovah en plus discret.

 

Photo par Maxime Couraud cc-by-nc-sa
Photo par Maxime Couraud cc-by-nc-sa

 

A force de voir le mot « rosicrucien », j’ai fini par le taper sur Google. Une page Wikipédia est consacrée au mouvement. Il s’avère que j’étais complètement dans le faux, les « Rose-Croix » ne sont pas une église ou une branche obscure du christianisme, c’est une société secrète (ou plutôt discrète) qui se définit comme « un mouvement philosophique, initiatique et traditionnel ». Intrigué, j’ai fini par rentrer dans la librairie pour demander une interview. Dans la boutique, une forte odeur d’encens, un blanc immaculé recouvre les murs et derrière le comptoir un homme dans la force de l’âge, en costume impeccable, me demande avec un grand sourire s’il peut m’aider. Je lui parle de mon projet d’article et de ma volonté d’interviewer un membre du mouvement. Il a commencé par me donner 1 DVD et 2 CD, pour en savoir plus sur les activités des rosicruciens. Il m’a ensuite conseillé de contacter le big boss qui habite dans le château d’Omonville dans l’Eure, qui sert également de grande loge, de temple et de siège. Le genre de chateau qui ajoute 14 points de secret crédibilité au mouvement, avec un grand parc, beaucoup de fenêtres et des symboles rosicruciens un peu partout.

 

Photo par gregofhuest cc-by-nc 3.0
Photo par gregofhuest cc-by-nc 3.0

 

Je tiens à préciser qu’il existe un grand nombre de mouvements qui se revendiquent du rosicruciannisme. Les personnes avec qui j’ai échangé appartiennent à l’A.M.O.R.C, l’Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix, un nom qui claque. Apparemment c’est eux les patrons : ce sont les plus nombreux et les plus connus. Après avoir écouté deux conférences d’une demi-heure, format CD (ça faisait longtemps que j’avais pas eu un CD entre les mains) et regardé le documentaire « Les Rose-Croix d’hier et d’aujourd’hui », je commençais à mieux cerner les origines tentaculaires de l’A.M.O.R.C.

 

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Photo par Maxime Couraud cc-by-nc-sa

 

Leur histoire est particluièrement complexe, avec des ascendances contestées. Suivant les sources, on situe l’origine du mouvement entre l’Egypte antique et le 17ème siècle, en passant par les pythagoriciens et les alchimistes du Moyen-Age. Il y à une thèse à faire sur l’historique des rosicruciens, (il se peut même qu’elle ait déjà été rédigée, n’hésitez pas à me la faire parvenir si vous tombez dessus.) Pour un aperçu rapide de l’historique des “Rose-Croix”, on peut commencer par consulter leur dossier de presse :

 

« La Tradition rosicrucienne remonte aux Écoles de Mystères de l’ancienne Égypte, durant la XVIIIe dynastie, vers 1500 avant l’ère chrétienne. Dans ces Écoles, dont l’existence est désormais reconnue par la plupart des historiens et des égyptologues, des Initiés se réunissaient pour étudier les mystères de la Création, d’où le mot « mysticisme », qui signifie littéralement « étude des mystères ». Avec le temps, cette étude donna naissance à une gnose qui s’est transmise ensuite dans la Grèce antique, l’Empire romain, l’Europe du Moyen-Âge, pour être recueillie finalement par les Rose-Croix du XVIIe siècle. Sur le plan purement historique, c’est en 1623 que les Rose-Croix sortirent de leur anonymat et se firent connaître en France par une affiche placardée dans les rues de Paris : « Nous, Députés du Collège principal de la Rose-Croix, faisons séjour visible et invisible dans cette ville… » Quelques années auparavant, ils avaient publié trois Manifestes destinés aux penseurs de l’époque : la Fama Fraternitatis (1614), la Confessio Fraternitatis (1615) et les Noces chymiques de Christian Rosenkreutz (1616). En mars 2001, l’A.M.O.R.C. publia un quatrième Manifeste : la Positio Fraternitatis Rosae Crucis. Au XVIIIe siècle, il existait un lien étroit entre la Rose-Croix et la Franc-Maçonnerie, mais ces deux organisations sont désormais totalement indépendantes. En 1909, Harvey Spencer Lewis (1883-1939), ésotériste américain qui s’intéressait depuis plusieurs années au Rosicrucianisme, se rendit à Toulouse pour rencontrer les Rose-Croix de France, où l’Ordre était pratiquement en sommeil. Ils l’initièrent et lui confièrent pour mission de le réactiver aux États-Unis, afin de pouvoir le réintroduire en Europe lorsque les circonstances seraient plus favorables. Harvey Spencer Lewis s’acquitta de cette mission et donna à l’Ordre le nom d’«Antiquus Mysticusque Ordo Rosae Crucis» (Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix), afin de mettre en évidence ses origines historiques et traditionnelles. Après la Deuxième Guerre mondiale, l’A.M.O.R.C. rayonna progressivement dans le monde entier. » 

 

Vous l’aurez compris, c’est mystérieux, à la limite de la légende et très difficile à vérifier. Si vous voulez en savoir plus, n’hésitez pas à vous plonger un des nombreux bouquins qui a été écrit sur le sujet (comme par exemple “histoire du rosicruciannisme” accessible gratuitement en ligne). Il faut savoir que l’A.M.O.R.C est un mouvement mondial et protéiforme. Il y aurait (selon les chiffres donnés par le mouvement) 250 000 membres à l’échelle planétaire et 25 000 au sein de la francophonie.

 

Le mouvement se veut « non sectaire et non religieux, apolitique, ouvert aux hommes et aux femmes, sans distinction de race, de religion ou de position sociale. » leur devise est « La plus large tolérance dans la plus stricte indépendance. » et leur but affiché est de « Perpétuer les enseignements philosophiques que les Rose-Croix se sont transmis à travers les siècles, ces enseignements se rapportant aux mystères de l’univers, de la nature et de l’homme lui-même. »

 

Capture d'écran Blog de Serge Toussaint
Capture d’écran Blog de Serge Toussaint

 

Les préceptes dispensés par les rosicruciens reposent sur des monographies, envoyées aux membres chaque mois. Il est également possible d’assister à des rites et de suivre des initiations dans le château d’Omonville. Le niveau de connaissances s’échelonne sur 12 degrés qu’on doit valider jusqu’à atteindre le top du top. Les thèmes abordés par ces monographies sont très variés : la nature du Divin, l’origine de l’univers, la structure de la matière, les concepts de temps et d’espace, les lois de la vie, le but de l’évolution, l’âme humaine et ses attributs, les phases de la conscience, les phénomènes psychiques, les mystères de la mort, de l’après vie et de la réincarnation, le symbolisme traditionnel…

 

L’objectif final, toujours d’après l’A.M.O.R.C, est de transcender l’intellect, de prendre conscience de son âme. La connaissance liée au rosicruciannisme n’a pas vocation à être dogmatique, c’est plutôt une source de réflexion (toujours selon eux). Ils refusent la magie et l’occultisme. Ils parlent d’alchimie, mais d’alchimie de l’âme, l’objectif n’est pas de transformer du plomb en or mais bien de s’anoblir, de transmuter chacun de ses défauts en sa qualité opposée. Changer le monde en commençant par soi-même. Vu comme ça, c’est génial, mais ça fait un peu secte. C’est mystérieux, très discret, il y a des rites dans un château, il y a un grand-maître, de l’ésotérisme. On se demande à quel moment ça va dégénérer. J’ai un peu creusé la question et l’A.M.O.R.C n’est pas considéré comme une secte par la commission d’enquête parlementaire dédiée au sujet. D’autres mouvements rosicruciens le sont, mais pas l’A.M.O.R.C. Impossible de me faire une opinion, de savoir si ces mecs sont des allumés, des marginaux, ou tout simplement des gens en quête de spiritualité. Je veux me laisser la liberté de croire que ce sont des gens bien mais l’enfumage spirituel est une pratique ancestrale. J’ai donc décidé de contacter Serge Toussaint, dont le titre officiel est « Grand maître de l’Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix ». Ca fait un peu « Président général monarque suprême de l’entité démocrate » mais passons.

 

J’ai été une nouvelle fois très bien reçu. Le standard du château d’Omonville a noté mon numéro et Serge Toussaint m’a appelé deux heures après.

 

Tout au long de l’interview, j’ai retrouvé ce que j’avais lu et entendu sur leur site et leur dossier de presse, le discours est bien défini, rôdé. Vous pouvez l’écouter dans sa totalité, ça donne un bon aperçu de ce qu’est le mouvement. Le seul passage un peu « inédit » concerne l’entrée de Serge Toussaint chez les rosicruciens et sur le processus de recrutement.

 

 

Capture d'écran Blog de Serge Toussaint
Capture d’écran Blog de Serge Toussaint

 

«- Je voulais savoir comment vous aviez rejoint les rosicruciens, si on vous a initié…

– Quand j’avais une vingtaine d’années, j’étais à l’école normale d’instituteurs et le hasard a fait que j’ai rencontré quelqu’un là-bas qui était membre de l’A.M.O.R.C. Les rosicruciens ne font pas de prosélytisme, mais bon, quand on sent que quelqu’un peut être intéressé, ce qui était mon cas, suite à des discussions, il faisait parti de l’A.M.O.R.C, je lui ai demandé s’il y avait des livres, des choses comme ça. Ca m’a beaucoup intéressé et donc je suis devenu membre en 1977.

(…)

Quand quelqu’un entend parler du mouvement, ou comme vous passe devant la librairie, il se demande et éventuellement il s’intéresse, s’il ne s’intéresse pas, le problème est règlé ensuite il peut prendre contact avec le siège, on lui envoie les documents, notamment la brochure « la maîtrise de la vie » et puis après il fait sa propre démarche, il n’est pas coopté, pas parrainé et son affiliation dure aussi longtemps qu’il en a envie.

(…)

Moi je suis devenu membre parce que je me posais des questions sur les mystères de l’existence, le pourquoi et le comment de la vie etc. Bon, il y avait une quête intérieure de ma part. L’autre aspect qui m’a semblé très important c’était ma quête de fraternité authentique. Quand j’ai su que dans l’A.M.O.R.C il y avait des hommes, des femmes, des asiatiques, des européens… de toutes les religions et même des gens sans religion, de toutes les opinions politiques. Je me suis dit, quelque part, c ‘est un peu le début de la société idéale. »

 

J’ai voulu en savoir plus sur les rites, sur les meetings, si les membres de l’A.M.O.R.C se réunissaient souvent, s’il fallait assister à des cérémonies. J’ai été un peu surpris quand le grand patron m’a dit que 70 % des membres suivaient les enseignements à distance, sans contact réguliers avec les autres adeptes. On est loin du cliché de la vie en communauté réglée comme une horloge à la limite de la privation de liberté.

 

Autre point-clef : l’argent. Une des caractéristiques des organisations sectaires c’est de vider de manière quasi-systématiques les comptes en banque de ses partisans. Pour l’A.M.O.R.C, ça coûte 260 euros par an, trois fois moins cher qu’un pass navigo, payable en plusieurs fois. Avant de me faire une idée précise, il était important pour moi de savoir s’il était facile de quitter l’organisation. En fouillant sur le web, j’ai trouvé plusieurs témoignages d’anciens membres. Certains sont très véhéments vis à vis de l’organisation, qu’ils accusent d’être trop anti-religieux ou trop prétentieux. Par contre aucun ne parle des difficultés liée à la séparation avec l’A.M.O.R.C, apparemment il suffit d’envoyer une lettre.

 

Ne vous y méprenez pas, je ne cherche pas ici à assurer la promo des rosicruciens, je n’ai pas été « convaincu » et mon objectif n’est pas de rendre l’organisation sympathique. Au début de mes recherches, j’étais persuadé d’avoir trouvé un sujet qui allait déboucher sur des pratiques obscures, des suicides collectifs et des sacrifices de petits animaux. Au final, je suis perplexe. J’ai eu en face de moi des personnes très cordiales, pourvues de raison et de bon sens. Je ne sais toujours pas quoi penser de l’A.M.O.R.C. En tout cas, je n’ai pas l’impression que ce soit une affreuse secte en mal d’argent mais plutôt un groupe de personnes en quête d’une spiritualité différente, aux références historiques et ésotériques. Pour moi c’est simplement là pour remplacer une religion ou une idéologie. On a une création de lien social à travers une organisation, des rites, une vision spirituelle de la vie et des réflexions sur « l’après » (les rosicruciens croient en la réincarnation). Pas de quoi faire une syncope, juste une alternative au Christianisme, à l’Islam, au Judaïsme, au Bouddhisme ou au PCF.

 

A la fin de l’interview, Serge Toussaint m’a proposé de venir voir le siège, en Normandie, pour visiter et prendre des photos. Promis, je vais m’y rendre, pour soulever le coin du rideau et vous raconter ce qu’il se passe de l’autre côté. Rendez-vous cet été pour l’épisode 2.