En flânant sur le grand internet, je suis tombé absolument par hasard sur des photos du « Doomsday Vault », que l’on peut traduire en français par « caveau de l’apocalypse » ou « refuge du jugement dernier ». Ce bâtiment est un immense bunker construit à même la montagne sur l’île de Spitzberg dans l’archipel de Svalbard, à mille kilomètres au sud du pôle nord. La devanture est constituée d’une porte en fer massive, blindée et anti-explosion, surplombée par une verrière rétro-éclairée. Cet éclairage est indispensable pour pouvoir localiser le refuge en pleine nuit, qui dure un peu plus de cinq mois en hiver, souvent accompagnée de blizzard. Les portes ne sont ouvertes que quatre ou cinq fois par an, pour les scientifiques et éventuellement les officiels en visite. Il n’y a aucun personnel permanent.

doomsday2 Svalbard seed vault – Panoramio – CC-BY-NC 3.0 – Dag Endresen

 

 

Le Doomsday Vault est une machine à fantasmes pour tous les amateurs de fictions apocalyptiques. Situé à la limite du cercle polaire arctique, flanqué de murs en béton inviolables, c’est l’archétype de l’endroit sûr en cas de guerre nucléaire, d’attaque de zombies, de montée massive des eaux ou de nuage de criquets. L’endroit n’a pas été choisi par hasard : très peu d’activité sismique, une altitude suffisamment élevée pour être au sec même en cas de fonte de la banquise. Les habitants de l’archipel de Svalbard sont très peu nombreux, ce qui permet d’éviter guerres et conflits, et le sol est constitué de permafrost, ce qui garantit au contenu du refuge une température toujours inférieure à -3°C, même en cas de coupure de courant. Pour en rajouter une couche, on trouve à côté du caveau des micro-stations d’observation du ciel appartenant à la NASA: de quoi alimenter les théories les plus sympas si vous êtes amateur de complot et de fin du monde.

Comme pour un iceberg, seule une petite partie du bâtiment est visible, émergeant de la neige et de la glace. Une fois les portes ouvertes, on fait face à un couloir de 100m qui s’enfonce dans la montagne. Au bout du tunnel se trouvent trois salles offrant une capacité de stockage de 500 m³ chacune. Le tout emballé dans des murs de béton armé d’un mètre d’épaisseur.

croptrust2 Inconnu – http://bit.ly/1GwlcFN

 

Un conglomérat de milliardaires informé d’une catastrophe mondiale est forcément derrière une construction aussi robuste, aussi précise. Ils sont au courant, ils savent et du coup ils se protègent. Sinon, pourquoi se donner tout se mal ? Pourquoi enterrer un bloc de béton en plein milieu de l’arctique ?

En première instance, la vérité peut décevoir. Cet espace de stockage n’est pas là pour protéger les dirigeants politiques en cas d’apocalypse. Non, il sert à conserver des graines. Le couperet tombe, l’adrénaline reflue, ce bunker protégé par la glace et les ours sert seulement à stocker des semences agricoles, une arche de Noé version potager. Tous ces efforts et cet argent, seulement pour protéger des graines ? Oui, et vous allez voir, c’est loin d’être irréfléchi.

La biodiversité pour l’instant disponible sur la planète terre est effarante : on estime qu’il existe 1,5 millions de variétés différentes de graines de cultures agricoles de par le monde. Dans la pratique, une infime partie est encore cultivée. Si on prend les pommes de terre par exemple, il en existe plus de 10.000 espèces. En vous rendant chez Monoprix, vous en trouverez quatre ou cinq différentes, une douzaine si vous allez au marché. Même chose pour les pommes, on en recense près de 12.000 variétés différentes, et pas seulement la rouge, la verte et la jaune.

L’industrie agroalimentaire a tendance à être monomaniaque. Certes, la quantité de nourriture produite par hectare a beaucoup augmenté depuis la première révolution industrielle, mais la diversité en pâtit. L’agriculture vivrière a pour vertu d’être implantée localement, d’utiliser des variétés du cru, parfois endémiques des zones de plantation. L’utilisation de pesticides, d’engrais et d’herbicides réduit le spectre d’espèces cultivables, puisque toutes ne sont pas suffisamment résistantes. Les espèces sauvages subissent également les dommages liés à l’agriculture intensive et aux traitements chimiques. On a du mal à évaluer le nombre d’espèces agricoles qui disparaissent chaque année, de quelques dizaines à un millier selon les sources. Pas besoin d’apocalypse pour porter un coup à la biodiversité, on fait ça très bien nous-mêmes.

Après tout, à quoi ça sert d’avoir 1,5 millions d’espèces cultivables différentes ? Lorsque l’on regarde ce qu’on met dans son assiette, on est loin du compte. Si on arrive à nourrir autant de monde, ce n’est pas grâce aux cultures vivrières, c’est grâce aux exploitations industrielles. A quoi sert cette diversité ? Avant tout à faire face aux imprévus, aux changements de conditions climatiques, à affronter l’arrivée d’un nouveau parasite. Si on ne cultive plus qu’une seule espèce et que celle-ci est atteinte par une maladie, les conséquences peuvent être désastreuses – la potato famine en Irlande en est un exemple tragique.

Le « caveau de l’apocalypse » serait donc le garant de cette biodiversité, avec une capacité de stockage de 4,5 millions de graines et des salles maintenues à -18°C. Pourtant, sa construction, notamment à cause de son financement, a provoqué un haro de la part de certains scientifiques et ONG quant au réel dessein des commanditaires de l’édifice.

Le Doomsday Vault est financé à 75 % par les Etats (Suède, Norvège, Etats-Unis et Australie), mais c’est surtout l’apport de fonds privés qui a soulevé des interrogations. Un des principaux donateurs est la fondation Bill and Melinda Gates, fond très proche de l’entreprise Monsanto tant au niveau des finances que du va et vient des dirigeants. On peut également souligner les dons de la Liliane Goldman charitable trust et de la fondation Rockefeller. A la vue de tous ces noms, la toile s’est embrasée, le complot judéo-reptilien-maçonnique est pointé du doigt, le refuge est là pour nous faire du mal.

On trouve pléthore de références au « Svalbard seed vault » sur les sites complotistes, qui nous régalent de théories plus grandiloquentes les unes que les autres :

« La chambre forte à semences de Svalbard commence à présent à devenir intéressante. Mais ça devient encore mieux. « Le Projet » que j’ai évoqué est, depuis les années 20, le projet de la Fondation Rockefeller et de puissants intérêts financiers d’utiliser l’eugénisme, rebaptisé aujourd’hui génétique, pour justifier la création d’une Race Supérieure génétiquement modifiée. Hitler et les Nazis l’appelaient la Race Supérieure Arienne. »

conspiracy Skeptic.com


 

Rockefeller serait donc l’instigateur, avec Monsanto et consorts d’un complot nazi visant à ériger une race supérieure. Attendez, il y a mieux, soyez-prêt. Le nazi Rockefeller ferait copain copain avec le juif Monsanto pour détruire l’espèce humaine. Les alliés de toujours, juifs et nazis main dans la main contre le reste du monde. J’ai laissé les majuscules, elles soulignent l’importance des révélations qui nous sont faites. Tenez bien votre mâchoire, elle risque de se décrocher. 

« Ainsi, l’ARGENT qui servit à créer MONSANTO est JUIF. Et l’ARGENT est le SANG d’une ENTREPRISE. Le NOM donné à la nouvelle société est un NOM JUIF. Donc, MONSANTO EST DOUBLEMENT JUIF. Peu importe qui gère l’entreprise actuellement, SON EMPREINTE DE NAISSANCE EST JUIVE. Avoir choisi le nom de MONSANTO ne fut pas anodin. Tout NOM JUIF est porteur de la vibration religieuse ou plutôt MAGIQUE HÉBRAÏQUE QUI GARANTIT PROTECTION, EXPANSION, SUCCÈS….et bien sûr, RICHESSE !  Parce que les JUIFS sont bénis par DIEU (LE DIEU DES JUIFS) et par les prières quotidiennes des rabbins dont le but ultime est l’EXTERMINATION des GENTILS, comme annoncé dans tous les textes juifs. En fait, le but des Juifs via les OGMs est de modifier définitivement l’ADN gentil,  autrement dit  humain. Les Juifs ne possèdent pas du tout le même ADN que les Gentils, nous verrons cela  en détail, ils ne sont donc pas concernés par les OGM. »

Une bonne théorie du complot, c’est rigolo, ça peut même nous amener à nous poser des questions. Là, c’est à refaire, copie nulle, la bulle. Le complot judéo-nazi, pas très crédible et je passe sur «les juifs qui veulent tuer les gentils ».

Une fois qu’on a mis de côté les machinations infernales et improbables des financeurs du Doomsday Vault, reste la question du pourquoi des entreprises productrices d’OGM, qui brevètent le vivant et sont responsables de la disparition de nombreuses espèces cultivables vont financer le grenier de l’humanité ?

Officiellement, la fondation Gates, appuyée par Monsanto sur ce projet affirme que le refuge n’est qu’un « système de sauvegarde » qui les intéresse, vu leur coeur de métier. Pierre-Henri Gouyon, biologiste au muséum d’histoire naturelle émet quelques réserves lors d’un entretien avec une journaliste de Mediapart: « C’est plus qu’un simple outil marketing. Je pense qu’il y a des gens, notamment chez Bill Gates, qui sont convaincus que, pour améliorer la productivité agricole, il faut industrialiser l’agriculture par des méthodes du type Monsanto. Mais ils savent bien qu’un jour ou l’autre, il y aura des problèmes parce qu’ils sont en train de mettre à terre la diversité. Ils tentent donc de mettre ce qu’ils peuvent de côté. »

En gros, Monsanto se méfie de ses propres créations, l’entreprise a complètement conscience du potentiel destructeur des graines, engrais et pesticides qu’ils vendent. Un porte-parole de Monsanto s’est ridiculisé récemment lorsque, interviewé par un journaliste de Canal +, il a affirmé que le glyphosphate n’était pas dangereux pour l’homme, il est même prêt à en boire un grand verre, jusqu’à ce que le journaliste le mette au défi de le faire.

Investir dans le Doomsday Vault leur permet de se construire un filet de sécurité. Il se peut qu’un jour cette banque de semences leur soit utile, pour faire face au changement climatique, ou pour réparer les dégâts qu’ils auront causés. Pour l’instant, le consensus scientifique, c’est de miser sur les futures réussites de la recherche en OGM pour contrer la baisse des rendements. Mais, même les grands gourous des OGM doivent reconnaître qu’on n’est pas sûr que cela fonctionne. Alors ils se protègent. En théorie, il est inconcevable que les scientifiques de Monsanto aient un accès direct au refuge de Svalbard, mais en cas de gros problèmes, je doute qu’on leur refuse l’entrée étant donné qu’ils sont co-financeurs et qu’ils disposent d’importants moyens.

Nous n’allons pas débattre ici de la dangerosité des organismes génétiquement modifiés. Toujours est-il qu’une vive controverse existe. Pour l’instant, ces organismes ne sont pas représentés dans le caveau souterrain, le gouvernement norvégien l’interdit, mais ce n’est pas exclu des statuts du Doomsday Vault. En l’état, cette banque de sauvegarde ne constitue aucun danger, elle n’est pas aux mains des groupes industriels, elle ne sert qu’à faire un duplicata de l’existant et elle n’est exploitée que par des scientifiques non affiliés aux entreprises. Les choses ont le temps de changer et il est vital d’afficher une transparence maximale quant à la gestion et la gouvernance du site si on veut éviter des dérives.

Le « grenier du monde » intrigue et inquiète. L’éloignement, le financement et son administration renforcent le mystère qui entoure ce bloc de béton. Entre fantaisie et réalité, l’imaginaire travaille, le pragmatisme disparaît au profit du déni ou de l’hystérie. Pour certains, il est inimaginable que le bâtiment ne serve qu’à mettre à l’abri notre patrimoine agricole si le nom de Monsanto est dans l’équation. On ne peut les blâmer, le groupe fait des dégâts monstrueux (voir le reportage Canal + consacré) mais on ne peut pas non plus les accuser de corrompre tout ce qu’ils touchent.

Le Doomsday Vault nous renvoie aux dissensions et à l’incompréhension qui existe entre la société civile et le monde de la recherche scientifique. Les profanes ont l’impression que la communauté scientifique, à la solde de l’industrie pharmaceutique, pétrolière, agroalimentaire leur ment en permanence. De l’autre côté, certains scientifiques se reposent sur la seule neutralité de la science et de la technique, sans avoir de vision à moyen et long terme, sans prendre en compte les conséquences probables de ce qu’ils développent. Le Refuge de l’Apocalpyse est révélateur du mythe du savant fou et de l’élite industrielle pseudo secrète et gouvernante voulant instaurer un nouvel ordre mondial. On fantasme sans trop savoir le pourquoi du comment. En fin de compte, on est tous dans le gris. On ne sait pas si un monde tout OGM est viable, on ne sait pas non plus si un retour à la culture vivrière et exclusivement bio fera l’affaire (A écouter sur le sujet :  débat sur la compétition des systèmes agraires – France Culture). C’est un peu pour ça que le refuge a été construit, pour faire face à des “éventualités”, on baigne dans l’incertitude: vous, moi, les patrons de Monsanto et les fermiers indépendants.

 

En attendant, on met tout ce qu’on peut à l’abri et vogue la galère.

Pour creuser un peu plus le sujet, pour en savoir plus sur la provenance des graines, le détail du financement et pour voir l’intérieur du refuge, n’hésitez pas à consulter l’excellent dossier qu’à consacré Mathilde Goanec au « Svalbard seed vault » pour le compte de Mediapart (réservé aux abonnés).

Rédacteur : Maxime Couraud

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