Cet été, Disquette a décidé de laisser la parole à un spécialiste émérite d’un genre de film (et non pas d’un film de genre) souvent décrié mais dont la qualité hypnotique permet de passer une soirée fascinante avec des amis autour d’une bière et d’une pizza : les nanars. Les “mauvais films sympathiques”, répertoriés avec une rigueur médicale sur le site culte “nanarland”, sont désormais devenus des sujets d’étude.

 

Nicolas Lahaye est de ces cinéphiles qui sont tombés sous le charme de ces bijoux filmiques souvent passés à la trappe. Tellement qu’il a décidé de passer trois ans à les étudier avec sa thèse intitulée “Le nanar, Cinéma de genre et cinéma populaire, des années 1960 à nos jours”. Il considère le nanar comme le nouveau guignol et pense que “L’important ce n’est pas tant comment cela va se finir mais comment cela va se présenter.” Désormais spécialiste en la matière, il a bien voulu nous délivrer sa sélection de nanars préférés pour passer un été-canapé  sous le signe de la rigolade au centième degré.

 

“Le Fuhrer en folie” –  Philippe Clair (1973)

Affiche du film "Le Fuhrer en folie"

Le pitch: Hitler va essayer de gagner la seconde guerre mondiale en jouant au foot. Et la première question qui me vient à l’esprit est la suivante: est-ce que Philippe Clair connaissait les règles du foot ?

C’est en fait un film qui ne dépeint rien du tout. Il utilise des figures de l’histoire pour faire vaguement rire. Le führer en folie c’est hardcore. En fait, comme le disait un ami, “Philippe Clair c’est de la pure et pas coupée”. C’est la quintessence du film hystérique fait par des guérilleros du cinéma.

La distribution c’est le banc et l’arrière-banc des comiques français de l’époque: Patrick Topaloff, Luis Rego, le sosie non officiel de Jacques Villeret (Mauric Risch), Alice Saptrich qui est là pour sa capacité à jouer de manière hystérique, Michel Galabru et Henri Tisot, devenu célèbre dans les années 1960 grâce à ses imitations de la voix du Général de Gaulle et qui joue ici Hitler.

Extrait du film "Le Fuhrer en folie" avec Michel Galabru

Michel Galabru tout en nuances

Philippe Clair m’a dit lors d’un entretien que “ Le Fuhrer en folie” est plus drôle que “Le dictateur”. Il m’a également déclaré qu’à l’époque il y a eu des protestations d’anciens combattants. Donc je ne suis pas sûr qu’il a été autant apprécié que le film de Chaplin.

Les allemands représentent l’archétype du méchant qui serre les dents. Tous les poncifs y passent. Ce film est un film hystérique, tout le monde crie, tout le monde est en roue libre et ça rend le film fascinant car ça n’arrête jamais. Je le recommande en salle car l’ambiance y est souvent électrique. J’ai même vu des gens insulter le film et les acteurs durant sa projection, alors que nous participions à une nuit nanar, car les cris permanent dérangeaient leur sommeil. Il y avait une douleur physique. Et ça ne se termine jamais. Le match de football se finit, Hitler perd le match et donc, en toute logique, la guerre. Mais on a encore le temps de le voir en Amérique du Sud (ou Amérique centrale, on ne le saura sans doute jamais) avec des couettes.

Extrait du film "Le fuhrer en folie"

Le fameux marcel nazi

La scène: Le générique de fin. Patrick Topaloff chante “Ballon ballon” (qu’il a par ailleurs déjà chanté au début du film). Mais le générique est plus court que la musique donc on entend “L’ballon, c’est rond ! La Terre, c’est rond ! L’argent, c’est rond ! C’est rond, c’est rond, c’est rond comme le ballon” sur un écran noir pendant près d’une minute.

 

L’infirmière de nuit (L’infermiera di notte) – Mariano Laurenti (1979)

Affiche du film "L'infirmière de nuit"

Le pitch: Le fils d’un dentiste séduit une belle infirmière venue soigner son oncle.

Ce film est une pure sexy-comédie, un sous-genre de film comico-érotique. Il peut se rapprocher de certains films de Max Pecas (réalisateur notamment de “Je suis une nymphomane” et de “Marche pas sur mes lacets”). C’est l’apogée d’un cinéma nanar transalpin très industrialisé.

On retrouve toujours le même fonctionnement dans les sexy-comédie: il y a toujours au moins une jolie fille. Quand le film a un budget plus important, il y a plusieurs filles, ce qui est le cas pour l’infirmière de nuit. Le scénario importe peu puisque l’on sait plus ou moins ce qui va se passer : La jolie fille va sortir avec un rôle masculin bien précis: le plus jeune, le plus bellâtre et celui qui cabotine le moins. A côté de lui, il y a d’autres acteurs qui s’en donnent à coeur joie. Le film est une accumulation de “plans de seins”. Et tout est mis en oeuvre pour en avoir le plus souvent possible. Ce film, et les sexy-comédies en général, ont engendré ma première révélation de ce que pouvait être le coup de boutoir du nanar, ce côté: “toi qui entres dans cet endroit, abandonne toute logique ou tout critère de valeur”.

Le film cherche à nous faire aller jusqu’à l’épuisement. C’est toutefois moins vulgaire par exemple que “Supernichons contre mafia”. L’humour est gras, on ne va pas se le cacher. Mais c’est un nanar rafraîchissant car débile, c’est un pur produit de consommation qui s’est fait descendre car c’est laid. Et en même temps, c’est le cinéma d’une époque. Cela pique l’oeil mais les ingrédients de ce cinéma là sont là: des femmes, de mauvais doubleurs etc.

Il y a aussi dans le casting l’étalon de la sexy comédie, Lino Banfi. C’est un acteur un peu moche qui a le démon de midi.

Il y a un humour très gras qui est fascinant. C’est gratuit et ça marche. En fait les actrices ont parfois dans les sexy-comédies des séquences de cabaret avec des chorégraphies pourries. Ce qui avait marqué mes amis c’est la séquence de boite de nuit avec l’actrice qui chante mal, ce qui réduit à néant tout son charisme. Imaginez Nathalie Portman qui chante avec la voix de Josée Dayan. Mais ça reste dans la tête.

Extrait du film avec Lino Banfi

Lino Banfi sous son meilleur profil

La scène: La scène du radiateur. Lino Banfi cherche à voir la poitrine de l’actrice. Il va faire bien pire que de regarder par le trou de la serrure. Il fait un truc très con et très dangereux puisqu’il prend un radiateur portatif, passe d’un balcon à l’autre,  branche le radiateur et comme il fait chaud, la femme va venir s’aérer à la fenêtre en dévoilant sa poitrine. Cette scène est débile et telle qu’elle est filmée c’est encore pire. Au début de la séquence il y a un plan de bougies, à la fin un autre plan des mêmes bougies devenues molles. Très subtil. Et pendant que Gloria Guida s’aère à la fenêtre, Lino Banfi regarde le nez contre la vitre. Et on n’est jamais très beau quand on a le nez collé contre une vitre.

 

International guerillas –  Jan Mohammed (1990)

 

Affiche du film "International Guerillas"

Du sabre, de la kalash et des flammes, les ingrédients d’un film réussi

Ce film est un nanar pakistanais beaucoup plus “politique”. International Guerillas est un film à charge contre Salman Rushdie sorti après la publication du livre Les versets sataniques (Salman Rushdie – 1988) et après la fatwa qui a été publiée par l’Ayatollah Khomeini en réaction à cette parution.

Le pitch: Salman Rushdie souhaite voir tomber le Pakistan, pays d’Islam. Bien décidés à déjouer ses plans, un policier pakistanais et ses deux frères partent l’affronter. Pour ne pas se faire repérer, ils vont se déguiser en batman version Adam West.

Extrait du film "International Guerillas"

La Justice League au complet

Le film ne se trouve que par des RIP de vieilles VHS usées , ce qui lui donne un charme supplémentaire, même si je serais d’avis de dire qu’il faut laisser le temps au film d’avoir de la patine. Donc en fait mon visionnage de ce film a été rendu possible grâce à la communauté nanar puisque j’ai demandé à ce qu’on me le numérise. Il y a de nombreux films que j’ai regardé pour ma thèse grâce à cette communauté.

International Guerillas est intéressant car on ne peut pas faire abstraction de ces films là. Avec trois ficelles et un couteau, certains faisaient un film. Certes très mal foutu mais en même temps cela me fait penser au train fantôme de la fête foraine: je savais que je n’allais pas avoir peur ou presque mais je me marrais bien. On a beau voir les ficelles, ils ont fait un film. Ces circuits de financement n’existent plus. A la fin le public est là pour avoir sa part de divertissement. Il y a un côté guignol.

La scène: Le film vaut le coup simplement pour le dénouement: Lors du face à face final entre Salman Rushdie et ses ennemis, ceux-ci parviennent à triompher grâce à des corans volants qui viennent le foudroyer. Qu’est ce que vous dites de ça ? Avec International Guerillas, on se dit que tout est possible: trouvez moi un truc aussi fou dans le cinéma français qu’un homme foudroyé par des corans volants.

 

Dracula Vampire Sexuel – Titre original: “Guess what happened to Count Dracula ?” – Laurence Merrick (avec le remontage de Mario d’Alcala) (1970)

 

Le pitch: Un sosie raté de David Pujadas essaye de séduire une femme rousse. Il y arrive malgré sa mauvaise secte de vampires.

Affiche du film "Dracula vampire sexuel"

C’est un 2 en 1, c’est-à-dire que ce film se compose de deux films différents qui ont été montés ensemble.

Retrouvez la définition d’un 2 en 1 sur le site Nanarland: http://www.nanarland.com/glossaire-definition-169-D-comme-deux-en-un-2-en-1.html

Ici des inserts érotiques ont été ajoutés à un film d’horreur. Le film est à voir pour ces inserts totalement gratuits de scènes de fesses molles. Ces inserts sont complètement ratés et pourtant cela contribue à la naïveté totale du film. C’est un film qui joue beaucoup sur les champ-contre-champs afin notamment de faire apparaître ces inserts.

En fait c’est un pur film de Grindhouse (film d’exploitation:http://www.nanarland.com/glossaire-definition-33-E-comme-exploitation-film-d-.html ) parce que ceux qui ont fait ce film se disaient forcément: qu’est ce qui marche à l’époque ?  Erotique, fantastique et puis Dracula ça parle à tout le monde. Et ça donne Dracula vampire sexuel. J’aurais pu tout aussi bien parler de Invasion of the blood farmers.

Affiche du film "Invasion of the blood farmers"

Leçon numéro 1: ne jamais énerver un redneck

Le titre original est “Guess what happened to Count Dracula ?”, ce qui est déjà une connerie parce qu’il n’y a pas Dracula dans le film mais le Comte Adrian. Nous ne saurons pas pourquoi le nom de Dracula est utilisé si ce n’est pour bien rappeler au public qu’il s’agit d’un film de vampires. Nous sommes bien dans le grindhouse car  c’est un film petit budget qui tente d’attirer le public en surfant sur la mode des films de vampire avec un pitch de dingue, une affiche qui claque et un titre débile.

Ceci étant dit, ces films nous renvoient à une époque de l’exploitation différente, pas forcément moins cynique mais plus spontanée. On les visionne souvent de manière domestique mais en salle ils prennent un cachet dingue. Notamment une séquence pendant laquelle des danseurs en état de transe se dandinent en avalant des lézards tandis que les figurants semblent en réclamer davantage en hurlant Macumba Macumba ! Cette scène me permet de dire que la nanarophilie se partage. J’ai vu ce film lors d’une session nanars avec des amis et Macumba Macumba! demeure un très grand moment puisque nous chantions comme les acteurs Macumba Macumba !

Le public d’aujourd’hui doit apprendre à se laisser aller, à se laisser dominer et à être plus instinctif. C’était le cas avant. Quand il y avait encore quelques salles à Barbès, ils ont passé Rocky 3 et lors du combat final, les gens se levaient. Avec ces films là il y a un côté : “on ne se prend pas la tête et on vit les choses”.

La scène: La séquence de bras de fer mental entre le Comte Adrian et un de ses disciples. Il faut savoir que le Comte a des sourcils proéminents. Ils se regardent de manière bien trop appuyée. Et la caméra souligne cela avec des champs contre-champs avec des acteurs inspirés. Sans doute le pire concours de grimaces de l’histoire du cinéma.

Extrait du film "Dracula vampire sexuel"

La réaction de David Pujadas lorsqu’il apprend son éviction du 20h

 

 

Starcrash – Luigi Cozzi aka Lewis Coates (1978)

Affiche du film "Starcrash"

Starcrash, le choc des étoiles est un film italien sorti en 1978, donc un an après 1977 (date de sortie de…), qui est une sorte de space opera avec un androïde et David Hasselhoff. Le film commence par un plan d’un vaisseau spatial suivi d’un texte défilant.Je vous laisse deviner à quel film il fait référence…

Le pitch: Le fils de l’empereur a été enlevé. Celui-ci demande à un androïde et une femme nue ou presque de le retrouver.

C’est un film intéressant à mon sens parce que pour ceux qui veulent entrer dans le nanar, ça montre l’accomplissement d’une logique du cinéma de genre de recopiage chez les italiens. C’est donc un sous Star Wars mais j’aurais pu parler des sous Mad Max. L’idée ici est d’essayer de capturer l’aura du film avec un savoir-faire différent. En fait on se rend compte que plus on va vers le bockbuster, plus le rapport de force entre le film hollywoodien et les autres est inégal.

Avec un tel film, on essaie à la fois :

– de franchir un cap dans l’artisanat, i.e. de se confondre à la logique du blockbuster tout en se heurtant à un plafond de verre,

– (peut-être de façon involontaire, ou pas) de revenir à un art du spectacle dans le sens le plus enfantin du terme. Bim, des explosions, des courses-poursuites, des jolies filles.

Ce film est l’accomplissement d’une logique du cinéma de genre de ces années là qui pompait frénétiquement un film en particulier. Mais Cinecitta c’était aussi l’époque d’un savoir faire technique. Donc on essayait, en vain, de reproduire l’aura du film avec des moyens dix fois moindre. C’est beau. Tu sais déjà qu’on ne peut pas proposer un négatif de Star Wars avec ce budget là.

Extrait du film "Starcrash"

C3PO Versus David Hasselhoff, le combat des titans

Les scènes: Toutes les scènes dans lesquelles il y a des dialogues entre Elias le robot et Caroline Munro, qui versent dans le marivaudage (comique plus ou moins assumé donc), ce qui ne manque pas de sel car l’acteur incarnant le robot… était le mari de l’actrice.

 »Ce n’est pas à un vieux robot qu’on peut faire le coup de l’hyper-espace. » – l’hilarant Elias.