«Les gens veulent croire en ce qui est le plus formidable, le plus génial et le plus spectaculaire. J’appelle cela l’hyperbole véridique. C’est une forme innocente d’exagération – et une méthode de promotion très efficace», The Art of Deal (1987), Donald Trump.
Nous sommes le mardi 13 juin 2017 et Donald “Covfefe” Trump est toujours à la tête de la première puissance de la planète. Pendant toute la campagne présidentielle, l’homme d’affaires aura énoncé de nombreuses contre-vérités: “les vaccins chez les enfants sont à l’origine de troubles autistiques”, « Le concept du réchauffement climatique a été créé par et pour les Chinois pour rendre l’industrie américaine non-compétitive » ou encore « Blancs tués par des Blancs : 16 %. Blancs tués par des Noirs : 81 % ». Trump est devenu le candidat et désormais le président de la fake news, de la rumeur et de la théorie du complot mais la France n’est pas en reste.  La dernière élection présidentielle a constitué un formidable terrain de jeu pour les idées complotistes et conspirationnistes avec une véritable apogée de la contre-information pendant le débat de l’entre deux tours. Ainsi, selon les décodeurs du Monde, la candidate du Front National Marine Le Pen a proféré pas moins de 19 intox durant les 3 heures d’échanges. Pas de relativisme, tout n’est pas à mettre sur le même plan mais force est de constater que la culture du Hoax, du complot, de la fake news et de l’instrumentalisation pure et simple des faits est devenu un argument politique. Pour creuser le sujet, nous avons voulu rencontrer Rudy Reichtadt, un mec qui passe son temps à démonter ces théories.

 

  • On voulait vous rencontrer notamment pour faire un bilan de l’élection présidentielle. Les théories du complot et les fake news étaient légion pendant cette campagne. Notre sentiment c’est qu’une nouvelle étape a été franchie dans le complot avec notamment le cabinet noir cité par François Fillon. Quel est votre sentiment ?

Effectivement c’est une élection inédite à tout point de vue et notamment du point de vue du conspirationnisme. Jusqu’à présent on avait le candidat complotiste en la personne de Jacques Cheminade qui est le représentant en France de Lyndon LaRouche, complotiste américain.  Une candidature insolite certes, mais que l’on a trop souvent traité par le mépris ou la dérision, en pensant peut-être que c’était la meilleure manière de rendre compte du phénomène. On parle de complot mondial dans lequel notamment Elizabeth II est à la tête d’un vaste trafic de drogue international. Jacques Cheminade vient quand même d’une organisation, Solidarité et Progrès, qui a été épinglée par la Miviludes (Mission Interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires).

© Fabien Dany – http://www.fabiendany.com/

Dans cette élection, un autre candidat a fait du conspirationnisme une ressource politique, François Asselineau. Il a commencé sa carrière avec la droite souverainiste et a continué en créant son parti, l’UPR, quasiment sur internet, en recrutant après avoir mis en ligne un certain nombre de vidéos de conférences avec des titres qui jouent sur l’effet de dévoilement comme “Qui gouverne réellement la France et l’Europe”ou “La tromperie universelle comme mode de gouvernement”. La narration est très importante chez Asselineau, ce qui fait que les gens qui participaient à ces conférences ou qui les visionnaient avaient l’impression de comprendre des choses qu’ils n’avaient pas comprises et d’avoir découvert le monde. En maillant dans son propos des faits réels et des choses complètement exagérées ou invérifiables. Son micro parti n’est pas devenu un parti de masse mais il revendique plus de 20 000 adhérents, ce qui est considérable pour un parti sans élus. Il a également eu une surface médiatique importante avec la présidentielle. Le site de son parti est le site de parti politique le plus consulté et c’est aussi dans la complosphère le deuxième ou troisième site le plus consulté. C’est aussi un site de parti politique mais il y a régulièrement des informations complotistes.  Il y en a eu sur les attentats du marathon de Boston, il y en a sur les Pussy riots, sur Jean Monnet qui aurait été un agent de la CIA et le dalaï lama aussi. Il joue la rengaine de l’anti-américanisme. Il ne va pas sur le racisme, la xénophobie ou l’antisémitisme. Asselineau a compris avant et mieux que beaucoup d’autres tout le profit qu’il pouvait tirer d’internet et, singulièrement, de la contre-culture complotiste qui y prolifère.

 

  • Et pour les autres partis ?

Cette campagne s’est aussi déroulée dans le sillage de l’élection de Donald Trump. Conformément à la tradition politique qui est la sienne, Marine Le Pen n’a pas hésité à dire et à répéter des contre-vérités qui avaient pourtant fait l’objet de réfutations en bonne et due forme. Idem pour Nicolas Dupont-Aignan ou Jean-Luc Mélenchon.

Quant à François Fillon, le complotisme ne constitue pas un axe de son discours politique, mais il n’a pas hésité à aller sur ce terrain en versant dans un complotisme d’auto-défense, lorsqu’il a été en cause par la justice. C’est inquiétant parce que quelqu’un qui prétend devenir président explique que les juges sont de mèche avec les médias sans apporter de réponse sur sur le fond de l’affaire.

Le complotisme ordinaire, très fréquent dans la sphère politique quotidienne, où coups bas et petites trahisons sont monnaie courante est également inquiétant. On aurait tort de le banaliser car, sur le long terme, il nourrit la défiance envers la classe politique. En octobre 2016, il y a eu des manifestations de policiers et Jean Christophe Cambadélis a expliqué que c’était le Front National qui tirait les ficelles. Il n’y a pas un début de preuve. Il y a un contexte,  le FN est populaire chez les policiers, mais on ne peut pas dire qu’il y a un cabinet noir au FN qui tire les ficelles et qui dit aux policiers d’aller manifester. Quand les hommes politiques jouent avec ça, ils se tirent une balle dans le pied parce que ça leur retombera dessus pour autant ce n’est pas la même chose que chez Marine Le Pen. Elle est allée allégrement sur le terrain du «banquier» Macron, du « pantin » au service de la finance, de l’oligarchie.

Le terme oligarchie est intéressant parce que dans l’entre deux tours on a expliqué que Marine Le Pen récupérait le terme de Mélenchon mais en réalité c’est un terme très lourdement connoté depuis son usage par l’extrême droite maurassienne. Rappelons que pour Charles Maurras, les « quatre Etats confédérés », à savoir les « francs-maçons », les « Juifs », les « protestants » et les « métèques », constituent les « quatre oligarchies ».  Le terme a comme migré de l’extrême droite à la gauche radicale au cours des dernières années. Avec comme jalon le film de la dieudonniste Béatrice Pignède, « L’Oligarchie et le sionisme ». Il est aujourd’hui utilisé par des auteurs ayant une double casquette de militants et de chercheurs en sciences sociales. Or, ce n’est pas un terme neutre dans notre histoire politique.

 

  • Je rebondis sur le FN. On était certes habitué aux fake news et à ces pratiques mais là ce fut dans des proportions bien différentes.  Les décodeurs du Monde ont relevé 19 intox.

Oui. Mais comme Trump à qui ça n’a pas empêché d’être élu. Il ne faut pas penser que chez l’électeur de base de trump ou Le Pen il y a un souci scrupuleux de la vérité, de la conformité des paroles à la réalité factuelle. L’important semble être ailleurs, dans l’adhésion à une politique, à des orientations qu’ils approuvent. Le fait qu’elles soient fondées en raison paraît secondaire. On a vu Florian Philippot, le numéro 2 du FN, expliquer très calmement à la télévision que relayer des fake news n’était au fond « pas très grave ».

Il faut donc contre-argumenter, en permanence. Je ne pense pas que l’on puisse lutter contre les théories du complot ou les fake news en général par la dérision.

 

  • Ou même par le refus complet d’argumenter avec des gens.

Est-ce qu’il faut donner une tribune à ces gens là pour débattre avec eux et leur permettre d’élargir leur auditoire et les cautionner ? Je ne crois pas. Nous sommes dans un dialogue de sourds où pour une des deux parties, le souci de la vérité est totalement inexistant.  En revanche, est-ce qu’il faut répondre à certains des arguments complotistes les plus répandus, qui ont parfois le pouvoir de troubler durablement une partie de l’opinion ? Je pense que c’est absolument indispensable.

 

  • Du coup il faut savoir à quel moment s’arrêter. Par exemple le premier ministre néo-zélandais a dû faire un test médical pour prouver qu’il n’était pas reptilien. Vous parlez de contre-argument mais là on donne une légitimité à ces détracteurs. Tu considères que les reptiliens existent si  tu veux prouver que tu n’es pas reptilien.

Il était obligé de répondre car un official information act avait été déposé par un citoyen. Il l’a fait de manière un peu humoristique en disant qu’il avait passé un examen médical ainsi qu’un examen vétérinaire prouvant qu’il n’était pas un lézard.

 

Extrait de la série V les visiteurs – Kennteth Johnson (1983)

 

  • Est-ce que vous pouvez nous expliquer les différentes étapes de vérification et de contre-argumentation ?

Le fact-checking, la vérification des faits, c’est vraiment le niveau élémentaire de la riposte. Il s’agit de démêler le vrai du faux, de l’invérifiable, de la spéculation, etc. Ensuite, le debunking (démystification) va un peu plus loin : il s’agit de pousser la théorie du complot au bout de ses implications logiques pour montrer à quel point elle peut être faible ou absurde. Il s’agit aussi de montrer à quel point elle peut être douteuse en remontant son origine (qui l’a produite, qui l’a mise en circulation, par où est-elle passée, comment s’est-elle diffusée…) et en dressant sa généalogie. Souvent, les théories du complot qui émergent au gré de l’actualité sont les avatars de choses plus anciennes. Au fond, on retourne la question favorite des complotistes contre eux en se demandant « à qui profite » la théorie du complot. On s’aperçoit alors que ces thèses s’inscrivent dans un agenda politique assez clair.

 

  • Et le business ?

Je pense que le motif est avant tout idéologico-politique.  Il existe un véritable business, une industrie du complotisme mais je crois que le ressort principal est quand même politique, idéologique.

 

  • A quel moment vous êtes vous dit que vous alliez créer ce site ?

En 2007, avec l’idée de faire le site que j’aurais voulu lire comme internaute. En langue anglaise, il y a des sites de fact-checking et de debunking qui existent depuis longtemps et qui sont de très bonne qualité. Il y avait tout un travail à faire de traduction et d’adaptation de ce matériel en langue française. Et puis les quelques sites critiques sur les théories du complot en langue française n’abordaient le phénomène que de manière ponctuelle et parcellaire.

Avant de m’intéresser au conspirationnisme, je m’intéressais au négationnisme qui m’a toujours à la fois mis en colère et fasciné. J’ai toujours trouvé insensé que l’on puisse mettre en doute une réalité historique, celle du génocide des Juifs, aussi massivement documentée. Qu’il y ait des personnes pour dire “ça n’a pas existé” alors que les preuves matérielles sont surabondantes m’a toujours stupéfait. Je voyais ce conspirationnisme monter et je me disais: mais en fait c’est la même chose. Le discours est le même, les arguments sont les mêmes, la méthode est la même, la mauvaise foi est la même. Les mouvances qui produisent cela sont très intriquées, ce ne sont pas exactement les mêmes mais elles sont ensemble. Quand j’ai commencé, les grands sites conspirationnistes n’allaient pas sur le terrain du négationnisme, maintenant ils y vont allégrement. Stop Mensonge balance des vidéos de Robert Faurisson par exemple, ce qu’ils ne faisaient pas avant.

 

  • Si on repart sur la chronologie des mouvements, le livre “Les protocoles des sages de Sion” en 1901 parlait déjà d’un complot mondial juif.

Les Protocoles ont été publiés pour la première fois en Russie entre 1903 et 1906. Ils présentent un plan de domination du monde par les Juifs. Il a été diffusé en Europe après la Première Guerre mondiale. En 1920, le Times donne une renommée internationale au texte en suggérant qu’il est authentique. Ce n’est que l’année suivante, en 1921, que la preuve de la fausseté des Protocoles est apportée, toujours dans le Times, qui montre qu’il s’agit d’un plagiat d’un libelle publié des décennies plus tôt et dirigé contre Napoléon III.

 

  • Je voulais revenir sur la base du complotisme. Le sociologue Gérald Bronner dit: le complotisme fournit une explication aux frustrations sociales et au sentiment de relégation. Quel sentiment avez-vous par rapport à ça ?

C’est ce que j’observe. On sait par exemple qu’il y a une corrélation positive entre le degré d’adhésion à des théories du complot et ce que les psychosociologues appellent le besoin d’unicité, c’est-à-dire le besoin de se distinguer des autres. Quand on a un besoin d’unicité qui est plus fort que la moyenne, on a tendance aussi à être plus enclin à prêter foi à des théories du complot. On retrouve là l’idée de la « distinction » dont parle Bourdieu : « J’ai compris le dessous des cartes, je suis un éveillé, un initié, je vais contre le conformisme ambiant, je suis différent des autres, je ne suis pas comme ces moutons etc.  »

 

  • Cela crée un avantage narcissique ?

C’est du narcissisme. La pilule bleue et la pilule rouge, la culture Matrix. Accepter cette réalité alternative c’est à la fois être un aventurier, être plus clairvoyant que les autres et c’est ne pas être le mouton que l’on conduit à l’abattoir comme la plupart des gens. Le conspirationnisme vous procure à peu de frais une réputation de « dissident » ou de « libre penseur ». Les partisans d’Alain Soral, qui se définit lui-même comme « national-socialiste », se pensent eux-mêmes comme des « résistants à l’Empire ». Quand Soral et Dieudonné ont essayé de se réunir en 2014 à Bruxelles, ils ont appelé ça le « 1er congrès européen de la Dissidence ». Comme si nous étions en dictature. Comme si l’on pouvait mettre sur le même plan des agitateurs antisémites qui vivent dans des pays où ils peuvent se présenter aux élections (c’est le cas de Dieudonné pour les législatives) et des opposants à des régimes totalitaires comme les dissidents soviétiques par exemple qui, eux, risquaient la mort ou le goulag.

 

  • Je reviens sur Matrix. Les théories complotistes, conspirationnistes sont également diffusés dans la culture populaire, je pense à X Files notamment, on parlait de Matrix…

Oui parce que c’est un très bon ressort narratif. Le complot, l’intrigue. Mais ce n’est pas récent, il y a tout un cinéma américain paranoïaque. Je pense à The Manchurian candidate ou à Marathon Man par exemple. Il y a aussi toute une littérature conspirationniste qui remonte au XIXème siècle, chez Balzac, chez Dumas. etc. Ce recours au thème du complot dans la fiction a un effet ambivalent : il met la figure du complot à distance puisque précisément il l’ancre dans la fiction, et en même temps il nous la rend très familière. Cela a nécessairement des effets sur notre imaginaire et sur la manière dont nous nous représentons la marche du monde. Mais si le complotisme est omniprésent dans la fiction, c’est parce que nous aimons ça. C’est donc à nous de gérer cela, de faire la part des choses entre le réel et la fiction.

 

Marathon Man, film de John Schlesinger (1976)

  • Concernant la chronologie du complotisme, ne peut-on pas considérer qu’il y a certains moments de l’histoire qui sont des moments de crise idéologique ? On est peut être dans une crise de la postmodernité dans laquelle on se demande comment on peut définir notre monde depuis la chute du mur, la fin des blocs etc. Cela rejaillit comme ça et c’est une manière d’expliquer les choses.

C’est une thèse, celle du réenchantement du monde. Pour résumer, les grands dispositifs de croyance religieux et ensuite idéologiques du 20ème siècle se sont effondrés. La nature ayant horreur du vide, le complotisme, cette superstition moderne, vient remplacer. Je pense que ça joue mais cette thèse ne rend pas compte à elle seule du moment particulier que nous traversons et qui est marqué par l’apparition d’internet dans notre accès à l’information. Internet redistribue les cartes en matière d’économie de la croyance. Je suis tributaire des analyses de Gérald Bronner sur ce point. Pourquoi internet change tout ? Parce qu’il confère une prime à la croyance en général et aux croyances complotistes en particulier. Pour une raison simple : les croyants sont plus motivés que les autres, ceux qui sont indifférents, pour diffuser leurs croyances. Quel que soit le sujet, si vous êtes convaincu qu’il y a un complot caché et que vous faites partie de ceux qui l’ont percé à jour, vous aurez plus tendance que les autres à vous mobiliser, à investir l’espace qu’internet met à votre disposition pour vous exprimer et crier au monde l’effroyable découverte que vous avez faite.

Il y a tout un ensemble de sujets sur lesquels les moteurs de recherche font remonter une information peu fiable, dont la production a été motivée avant tout par des croyances: l’IVG, les vaccins et sur beaucoup de sujets mettant en jeu la santé publique et où la parole de la communauté scientifique est contestée.

Et puis, on ne croit bien qu’en communauté et les réseaux sociaux ont tendance à nous enfermer dans des communautés de croyance où l’on cesse d’être exposé à des opinions très différentes des nôtres. Il y a 20 ou 30 ans, si vous vous intéressiez par exemple au trésor perdu des Templiers, votre accès à l’information était extrêmement limité en comparaison de ce qu’il est aujourd’hui. Il n’était pas du tout évident d’entrer en contact avec des personnes qui partageaient la même passion que vous. Avec internet,on trouve des gens pour communiquer autour du mythe templier qui vont renforcer notre propre croyance et qui vont même l’enrichir, la développer, la sophistiquer et au final la renforcer. Dans les années 90, vous ne trouviez pas Les Protocoles des Sages de Sion ou Mein Kampf comme ça. Il faut deux clics aujourd’hui pour en trouver des versions intégrales sur internet. Je ne dis pas que c’est grave, je ne porte pas de jugement de valeur. Mais ça n’est pas, ça ne peut pas être, sans effet.

 

  • Est-ce que pour vous justement internet est un problème sous sa forme actuelle ?

Je suis sceptique sur le discours à propos de la neutralité du net qui me semble oublier toute une partie du problème. Il n’y avait pas de loi au far west et donc c’était la loi du plus fort. Et je m’étonne toujours qu’on ait ce rapport spontanément libertaire à la liberté. La liberté en République s’organise, il y a des limites, des garde-fous. Internet est né aux Etats-Unis et tout se passe comme si on devait appliquer chez nous le premier amendement de la constitution américaine, avec sa culture du free speech, de la liberté d’expression sans frein.Il n’y a pas, par exemple, de législation antiraciste aux Etats-Unis : il existe, de manière tout à fait légale, un « parti nazi américain » et on peut soutenir toutes sortes de propos incitant à la haine, sans craindre aucune poursuite. Il n’y a pas de loi antiraciste, pas de loi contre le négationnisme.

En France, nous n’avons pas ce rapport là à la liberté. Il y a des garde fous: trouble à l’ordre public, diffamation etc. La diffamation existe aux Etats-Unis mais on n’a pas le même rapport. Je pense que l’on hérite de ça. Je serais favorable à une régulation d’internet. En même temps il y a déjà des outils législatifs qui existent déjà. L’article 27 de la loi de 1881 sur la liberté de la presse pénalise la production et la diffusion de fausses nouvelles lorsqu’elles sont susceptibles de troubler la tranquillité publique. C’est un délit fréquemment constitué. Tout à l’heure, je consultais un site complotiste qui prétendait carrément avoir en sa possession un enregistrement audio d’Emmanuel Macron révélant qu’il avait passé un pacte avec le groupe Bilderberg pour « grimper les échelons » et mettre en œuvre son « grand dessein » qui serait de « détruire les anciens pays blanc impérialistes ». C’est évidemment une pure falsification. Mais ça n’a pas empêché ce texte de circuler sur internet et d’être repris sur plusieurs sites. Or, aucun de ceux qui ont publié ce faux ne semble troublé à l’idée de devoir rendre des comptes, comme s’ils bénéficiaient d’un privilège d’extra-territorialité.

 

  • Vous ne pensez pas que légiférer et organiser la liberté sur le web peut amener à des dérives et amener à une forme de censure ou à trop lisser l’information ? Et puis ça peut créer des martyrs.

La question est de savoir où on met le curseur. Il y a des lois contre le racisme et contre le négationnisme. Les poursuites ne sont pas du tout généralisées, mais elles existent et constituent des garde-fous. Mais le mot « censure » appliqué à ce type de cas est également mensonger. A quel moment finit la liberté de celui qui calomnie et où commence celle de celui qui est calomnié ?

 

  • Mais sur certains cas, on a vu des choses qui se sont avérées vraies. Je pense à Gary Webb (voir le film Kill the Messenger, inspiré du livre « Dark Alliance ») qui parlait de la CIA qui distribuait du Crack dans les ghettos américains. C’est un cas extrêmement rare mais ensuite il y a eu une rédemption de la part de la presse américaine, il y a eu un prix Pulitzer, il y a eu amende honorable mais sur le moment…

Il était journaliste, pas conspirationniste. Ce n’est pas un théoricien du complot qui eux, n’enquêtent pas. Ou, quand ils se livrent à ce qui se rapproche d’une enquête, ne le font qu’à charge, en essayant de justifier une conclusion écrite dès le départ. Le travail de journaliste de Gary Webb mérite mieux que d’être placé sur le même plan que les élucubrations de théoriciens du complot.

 

Dark Alliance, livre de Gary Webb (1998) qui a inspiré le film Kill The Messenger de Michael Cuesta (2014)

 

  • Oui mais aujourd’hui le prisme a changé. La notion de journalisme a notamment été bousculée avec internet. Nous ne sommes pas l’abri que quelqu’un fasse des révélations, qu’il soit honnête et dans le même temps discrédité.

Alors oui il y a parfois un usage du terme « conspirationniste » qui est malhonnête, discutable ou peu rigoureux. Mais exactement comme il y a des usages discutables des mots « raciste » ou « fasciste » et par extension de tous les mots qui sont connotés négativement. Encore une fois je ne propose pas de légiférer sur internet, je pense qu’il faut pouvoir mettre face à leurs responsabilités ceux qui mettent délibérément en circulation des faux pour intoxiquer l’opinion, sans intention de faire œuvre satirique ou humoristique. Il ne me semble pas forcément nécessaire de légiférer pour réguler davantage,mais d’engager davantage de poursuites sur la base du droit existant.Mais le recours à la loi n’est qu’une réponse. L’autre réponse c’est de contre-argumenter sur le fond, inlassablement. C’est épuisant, ingrat mais on ne peut pas faire autrement. Parce qu’il n’y a rien de plus humain que d’être interpellé ou troublé par des théories du complot. Et que, oui, trop souvent, par paresse, des journalistes traitent le truc facilement en disant: ça c’est complotiste. Je ne crois pas que ce soit la bonne réponse.

 

  • Est ce qu’il n’y a pas aussi une réponse, la transparence ? Et en même temps vous parlez de paradoxe de la transparence…

Je ne crois pas être le seul à constater que nous vivons dans une société qui n’a peut-être jamais été aussi transparente de toute l’histoire. Il y aura toujours des poches d’opacité et c’est tant mieux, car autrement le monde serait invivable, nous serions en permanence sous le regard des autres, dans un palais de cristal. Mais je pense que nous avons atteint un niveau de transparence vraiment inégalé…

 

  • On veut éclairer la moindre part d’ombre ?

Ce n’est pas seulement que l’on veut encore c’est que nos parts d’ombre irréductibles sont encore plus insupportables. Alexis de Tocqueville parle du paradoxe démocratique qui fait qu’à mesure que les conditions s’égalisent, les inégalités qui persistent semblent de plus en plus insupportables. Je crois qu’il y a le même type de paradoxe avec la transparence.

 

  • On voulait vous interroger sur l’anonymat sur internet et par exemple des plateformes comme Telegram ou 4chan qui font en sorte que l’on soit intraçable. Est-ce que vous pensez que l’on devrait intervenir à ce niveau là ? Que pensez-vous de l’anonymat ?

Un c’est sûr que ça libère la parole. Deux, on commence à entrevoir la période où la parole ayant tellement été libérée que maintenant il y en a qui écrivent des trucs hallucinants sous leur propre identité, qui s’en foutent. Troisième chose, pour certains des dissidents et  militants des droits de l’homme qui vivent dans un régime autoritaire, l’anonymat est vital, ne l’oublions pas. C’est très compliqué parce que revenir sur l’anonymat ce serait aller vers le palais de cristal justement et ce n’est pas rassurant non plus.

 

  • Quand on tape votre nom sur Google, les premiers liens renvoient à des sites qui disent que vous êtes influencé…

Oui, c’est une expérience très particulière que de voir son propre nom, sa photo, se transformer en objets de cristallisation conspirationniste quand on travaille soi-même sur le conspirationnisme. C’est ce qui m’est arrivé mais cela est arrivé à peu près à tous ceux qui ont entrepris de travailler de manière critique sur le sujet. Bref, parler du complotisme, c’est prendre le risque de devenir un personnage sur lequel les uns et les autres projettent une partie de leur ressentiment paranoïaque.

Contrairement à une idée-reçue, Il y a toute une élite politique, médiatique, intellectuelle qui verse régulièrement dans le complotisme. Le milliardaire Donald Trump n’était assurément pas du « sérail » avant d’accéder à la Maison Blanche et il se vantait d’ailleurs d’être l’« homme du peuple ». Mais qui se risquerait à dire que cet héritier ne faisait pas partie d’une forme d’élite économique américaine ?

 

  • La question qu’on a envie de se poser parfois c’est si les complotistes croient vraiment à leurs récits.

Il y a un livre peu connu de Julien Benda, Le rapport d’Uriel. A propos du mythe du complot juif mondial, cet intellectuel dreyfusard se demande si ceux qui le répandent y croient vraiment. Et il répond : « ils croient qu’ils y croient et cela revient au même ».