On a voulu rencontrer Benoît Delépine parce que, comme pour beaucoup de français, les Guignols, Groland et les films qu’il réalise avec Gustave Kervern nous accompagnent depuis un moment. Garant de l’ « esprit canal » dans ce qu’il a de plus libéré et sans-gêne, il a fait jouer Poelvoorde, Dupontel, Depardieu et Houellebecq dans des films qui montrent une France sans filtre. Irréductible Grolandais au sein d’un groupe Canal qui a bien changé depuis que Vincent Bolloré est aux commandes, il était temps de rencontrer Michael Kael pour évoquer avec lui son parcours, le pays fictif qu’il a créé il y a maintenant 23 ans ainsi que son cinéma. Quand nous arrivons dans le café, l’homme qui a voulu mettre à terre la World News Company est plongé dans la lecture du Parisien de la veille. Les salutations faites, il nous fait part de son profond mécontentement tout en brandissant le journal.

J’ai demandé à Raymond, le barman, d’aller récupérer le journal dans la poubelle. Je voulais lire la critique de Willy 1er, un film qui a été primé au Fifigrot (Festival du Film Grolandais). C’est un super film, très drôle, très émouvant. En le visionnant, je me disais qu’il y avait pas mal de références et que ça ne pouvait pas être réalisé par des jeunes. Et en fait ce sont des jeunes de vingt-cinq ans. Et putain j’étais sidéré ! Il y avait des scènes dans le film, des trucs qui se passaient à la campagne il y a trente ans, des humiliations que je ne pensais pas pouvoir être racontées par des gars de cet âge. C’est un très beau film. Le jury du Fifigrot a adoré. Et là je lis: “Willy 1er, voyage au bout de la déprime”. C’est un petit film qui ne passe que dans quarante salles. Ils saquent un petit film qui aurait besoin de la critique. Ils l’enfonçent.

Qu’est ce qu’ils n’ont pas aimé dans ce film ?

C’est ce qu’ils ne captent pas non plus dans Groland. Ca les déprime parce qu’ils ne savent pas ce que c’est que la vie du “peuple”. En parlant avec les réalisateurs, j’ai bien vu que ce n’était pas du cynisme de leur part, que ce n’était pas un foutage de gueule concernant des gens en bas de l’échelle. Mais comme c’est vachement juste, vachement fin, ceux qui ne connaissent pas ça le prennent pour un foutage de gueule. Ils ne comprennent pas, ils ne savent même pas que ça existe. Ca nous arrive souvent avec nos films et à Groland. On nous dit qu’on a un regard sur les gens. Mais je trouve qu’on a justement un regard vachement bienveillant sur les gens. Même si on peut être lourds, on peut balancer. Mais les gens qu’on montre, on les aime bien.

Les jeunes en question qu’on a rencontré à Toulouse, eux mêmes avaient été nourris par Groland et l’humour Canal parce que, mine de rien, ça fait 23 ans qu’on existe.

Vous avez fait des petits en fait…

Ben ouais un peu !

Ça vous fait bizarre ?

J’étais plutôt content parce que j’ai assisté aux délibérations du jury. Il y avait Yolande (Moreau), Moustic (Jules-Edouard), Noël Godin… Ils hésitaient entre deux films, celui de Jodorowski, Poesia sin fin et Willy 1er. On s’est dit que même si on a pu être inspirés par des gens comme Jodorowski, c’est quand même le moment de passer le relais.

Est-ce qu’il y a un avenir pour Groland ? Est-ce que vous avez encore des choses à montrer ?

On a changé de formule cette année. Je ne dis pas que c’est un nouveau départ, peut être que ça va s’arrêter dans deux secondes, mais en tout cas je suis heureux parce qu’avec cette formule là on reste sur notre savoir faire, c’est à dire le sketch, l’écriture. Ça nous permet de montrer la substantifique moelle de l’émission, la création. Pour moi c’est à la limite de l’art expérimental. Et en plus, ce que je vais essayer de faire, c’est de l’exporter à l’international. Même si Moustic écrit toujours, il n’y a plus de présentateur donc on va peut être enfin pouvoir le faire doubler en anglais en virant les sketchs trop franco-français, et faire tous les mois une version anglaise qui tienne le coup pour la balancer sur Youtube. Mais je me dis que c’est loin d’être gagné parce que les quelques expériences qu’on a faites à l’étranger se sont toujours mal passées. On a montré une sorte de best-of au Canada, au Québec. Et il y avait un seul mec qui se marrait ! On demande s’il y a des questions. Silence de mort. Il y a une femme qui ose lever la main et qui dit : “Mais est-ce que vous avez des enfants ?” Ils étaient effarés.

C’était quand ?

Il y a peut être quinze ans à Montréal, pour le Symfolium, le rendez-vous de tous les fous du monde entier. Il y a beaucoup de tabous qui n’en sont pas vraiment ici, et qui, ailleurs, feraient un scandale national. On ne se rend pas compte à quel point on peut aller loin sans le vouloir. Le cul et la religion sont des sujets beaucoup moins tabous en France. Même la mort. Quant aux Américains…Je suis curieux de voir ce qui pourrait les faire marrer. Au Canada on avait assisté à un spectacle de jeunes comiques. Leur humour était focalisé sur les jeux de mots, un truc qu’on essaye de ne pas faire du tout. On s’est dit qu’il y avait un gouffre. Mais bon il y a forcément d’autres gens dans le monde que ça fait rire, on fait surtout ça par curiosité.

Il y a aussi toute une culture spécifique à Youtube maintenant…

La grande nouvelle pour nous c’est que l’émission marche mieux sur internet. Maintenant il n’y a plus qu’un tiers de spectateurs à la télé et deux tiers sur internet. En replay.

Et vous savez d’où ils viennent ?

Le Grolandais est un peu disparate, il n’est ni tellement jeune, ni tellement vieux. C’est un esprit.

Au delà du fait qu’ils regardent votre émission, qu’est-ce qu’ils ont en commun ?

Ils sont un peu imprévisibles, ils ne se prennent pas complètement au sérieux. Ça dépasse le côté sociétal, le fric. On peut tout autant se retrouver avec des bourgeois qu’avec un public bien différent. Ce n’est pas prévisible et c’est pour ça que c’est intéressant. Et ça nous aide parce que les films que l’on réalise avec Gustave se déroulent généralement en France. Pour les autorisations de tournage dans des endroits impossibles, il y a toujours un Grolandais dans le lot qui réussit à nous aider. Dans Le Grand Soir, il y a toute une partie du film qui se tourne dans un Carrefour, à Bordeaux. Toutes les chaînes d’hypermarchés avaient dit non parce qu’il y avait [dans le scénario] un suicide dans un hypermarché. Et à Carrefour, il y a eu un Grolandais dans la chaîne pour dire oui. Ils ont su trouver les mots, les Grolandais, pour que la direction dise oui. Sauf que le film est sorti et la direction a été virée. Mais pas seulement à cause de nous. Ça me fait penser à un truc de dingue. Je peux le dire parce que je n’ai toujours pas trouvé la solution, c’est même à la limite de l’irrationnel. Quand Bolloré est arrivé, on s’est dit qu’on était morts !

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Ce n’est pas un grolandais Bolloré ?

Il ne dit pas non. En tout cas nous on s’est dit qu’on était foutus. Et donc l’équipe de Groland reçoit un bouquin qui s’appelle Tout est de ma faute. C’est censé être les confidences du chauffeur de François Hollande, mais ce n’est pas son vrai nom. En fait on ne sait pas qui c’est, on n’a jamais réussi à savoir. Le mec nous met en dédicace : “Être un proche de Bolloré ne m’empêche pas d’avoir de l’humour. Et c’est peut être moi qui vous ai sauvé la vie”.

Du coup vous pensez qu’il y a des gens qui sont secrètement grolandais ?

Mais ouais ! En tout cas c’est bizarre. Je pense qu’on a peut être été sauvés par un mec dans la mouvance grolandaise, on ne sait pas. En tout cas quelles que soient les opinions politiques, on peut tous se marrer sur les mêmes conneries. En vieillissant on s’aperçoit que les choses ne sont pas si simples, mais en même temps il faut garder ses convictions.

En 23 ans de Groland vous avez encore cette capacité à vous indigner, à essayer de nouvelles choses, contrairement aux Guignols, non ?

Les Guignols, quand j’en ai fait partie, c’était avant tout une affaire d’auteurs. Parce que c’est des marionnettes, donc ça dépend du groupe qu’il y a derrière. Le seul truc à Groland qu’on peut nous reconnaître c’est qu’on est resté un groupe d’auteurs, mais qu’on arrive à se régénérer. On se partage le gâteau depuis le début. Même sur des histoires d’argent. On est une des seules émissions où l’auteur qui écrit un texte touche l’intégralité des droits d’auteur. Alors que dans toutes les autres émissions les fondateurs ou les producteurs prennent 50%.

Et vous avez aussi changé de format plusieurs fois…

Moustic nous a dit l’an dernier qu’il en avait marre de voir sa gueule à la télé. Il voulait bien écrire et continuer à faire l’émission avec nous, mais plus apparaître. Au début on ne l’a pas trop cru, mais c’est bien qu’il nous l’ait dit sans aller dans les journaux. Comme ça on a réussi à faire un nouveau projet d’émission sans avoir à dire que Moustic arrêtait. La chaîne aurait peut-être stoppé l’émission si on leur avait dit.

Comment fonctionnez-vous en équipe ?

On a tout connu, même la coopérative totale. On se voyait tous les jeudis, on lisait nos textes, on votait pour les textes mais ça devenait un espèce de bordel monstrueux, surtout qu’on buvait énormément à l’époque. On a tenu un an ou deux comme ça mais on finissait en pleurs. C’était des psychodrames. Maintenant c’est Moustic et moi qui choisissons les textes. Mais les auteurs restent les mêmes, il y a une grande fidélité et l’émission est faite par les mêmes, plus des nouveaux qui arrivent de temps en temps.

On retrouve cette idée de bande dans vos films. Il y a chez vous l’idée d’avoir une troupe, notamment d’acteurs, tout en y injectant régulièrement de nouvelles têtes. Comme Vincent Lacoste dans Saint-amour, par exemple…

En fait, nous sentons de loin que ce sont des gens qui nous ressemblent, mais on ne se connait pas. Et puis tout à coup, tu as un projet et tu arrives à les attirer sur ton histoire. Il y a un côté famille d’esprit malgré tout.

Comment s’est passé l’intégration de Gustave Kervern justement ? Parce qu’il est arrivé après. On l’a vu apparaître à l’écran d’un seul coup. Vous l’avez intégré non seulement dans Groland mais après vous avez fait des films avec lui.

Ce sont des histoires humaines. Enfin déjà, ce n’est jamais un hasard complet. On l’avait vu à la télé quand il était dans « Le Plein de Super » et il était trop bon. Le mec hirsute, un peu alcoolo, qui trimballe son carton avec le nom de chaque concert punk où il allait… Et puis on l’a rencontré une première fois à Cannes quand on faisait notre émission (Groland) en direct là-bas. On s’est rencontrés mais on avait pas la possibilité de le faire rentrer dans la bande parce qu’à l’époque nous n’avions qu’un tout petit module au sein de Nulle Part Ailleurs. Et puis on a réussi à décrocher une émission quotidienne : le « 20h20 ». Et là pour le coup il nous fallait d’autres auteurs que nous deux. On a re-pensé à Gus. Non mais c’est dingue ! Lui il a eu un jour dans sa vie où… (il se prend la tête avec ses mains). C’était à la rentrée de je ne sais plus quelle année. Il avait le choix entre Farrugia qui lui donnait un bon salaire pour rentrer dans la grosse émission. Il était déjà dans la bande annonce. Et nous on lui disait :”Viens, ne déconne pas”. Et puis un soir, on l’a vu dans un restaurant, avec alcool aidant à l’époque. On était là: “mais Gus, viens avec nous !”.

Vous l’avez eu par les sentiments…

Beaucoup de sentiments (il mime quelqu’un qui se sert un verre).
Mais à la fin, bourré, il a appelé Farrugia en disant qu’il se barrait.

Comment il l’a pris Farrugia ?

Très mal. il a pété les plombs, n’a pas arrêté de rappeler. Mais Gus avait pris sa décision. Ça a été un apport extraordinaire pour l’émission en termes d’écriture.

Qu’est ce qu’il a apporté à l’écriture ?

Tout son imaginaire, sa façon d’être et des sketchs très bons. Mais ce n’est pas évident. Il y a plein de gens qui peuvent avoir un autre talent mais pas celui-là. Lui, il l’avait. On est devenus très complices et on a fini par faire des films ensemble. Ce qu’on n’aurait jamais fait si on avait été tout seul, je pense.

Qu’est ce qui vous a fait sauter le pas du coup ?

En étant à deux on se sentait invincibles en fait. C’est complètement con, mais c’est ça. Être tout seul et se lancer dans la réalisation d’un film, pour nous, c’était une montagne. Même nos sketchs à Groland nous ne les réalisions pas. Mais comme on se sentait vraiment à la cool avec notre réalisateur belge, que c’était une toute petite équipe, que notre production nous avait trouvé une bonne équipe on s’est dit “ben pourquoi pas?”. De toute façon c’était un tout petit budget, un notaire belge qui mettait du pognon. Tant pis, on va ruiner un notaire…

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Du coup, vous avez parlé de Michael Kael contre la World News Company dans lequel vous avez joué mais que vous n’avez pas réalisé. Le changement était radical avec Aaltra.

En fait à l’époque de Michael Kael j’étais vraiment anti-américain, anti-impérialiste, anti-manipulation, anti-ceci, vraiment à fond. Avec l’âge je me rends compte que c’est pas forcément de la manipulation, c’est souvent de l’incompétence. Les grandes tares de ce qui arrive dans le monde ce n’est pas un complot, ou alors un complot d’incompétence. Il n’y a pas de gens très puissants qui se réunissent en disant: “on va faire ceci, on va faire cela”. Non, ce sont des gens qui obéissent à leurs pulsions quasi-simiesques et qui en arrivent là pour X raisons.

L’être humain ne peut pas tout gérer. En fait nous c’est un peu ça qu’on fait avec nos films. C’est trouver des histoires. C’est un mélange de hasard et d’intelligence. Trouver une histoire mais en y mêlant des bribes d’autobiographie. Parce que tu ne peux pas faire autrement que de te servir de ce que tu as vécu. C’est quand même important, avant de se lancer dans l’écriture d’histoires, d’avoir vécu des choses. Michael Kael il n’y avait aucune autobiographie là pour le coup, c’était seulement l’histoire. J’avais envie de dénoncer la manipulation américaine. J’arrive à écrire mon truc, je suis tellement allumé mais j’ai une telle force de conviction que j’arrive à convaincre un producteur, un réalisateur, des acteurs américains, non mais c’est dingue quoi ! Et tout le monde flashe sur le scénario. Sauf que non… Mais ça je m’en suis rendu compte une fois que le tapis a été tiré.

Vous pensez que c’est un problème de scénario ?

Malheureusement le film était écrit comme une BD, pas comme un film. J’ai vachement gambergé après. Et ça m’a permis d’arriver à Aaltra. Dans ce film là, il y a tout ce qu’il ne faut pas faire donc j’y reviens tout le temps. Je me dis: “Ah oui comment j’avais fait ? Ben je vais faire l’inverse”.

D’ailleurs vous dites que c’est une base de travail le scénario.

Un scénario ce n’est qu’un scénario. Le cinéma, c’est avant tout des idées cinématographiques et non pas des idées d’histoires qui s’imbriquent. C’est plutôt que d’un coup, visuellement, il y a une image forte qui veut dire tout, qui veut dire tout le film, qui veut dire toute la scène, qui veut dire tout le personnage.

Vous dites que vous écrivez ce que vous avez vécu mais est-ce que du coup vous vivez des choses aussi pendant le tournage ?

Si vous avez l’occasion de regarder, dans nos DVD on commente les films. Surtout les premiers. On raconte comment ça se passe et c’est à pisser de rire.

Quand on voit les dix stades de l’ivresse, on comprend qu’il y a peut être un peu de vécu là-dedans.

Ça par exemple c’est génial. Les dix stades de l’ivresse en termes de cinéma et de tournage c’est : tu voulais rêver de ce moment, ça ne marcherait pas parce que c’est trop beau. Dans un premier temps on voulait le faire dans le salon de l’agriculture mais on s’est dit : « non mais il faut qu’on en sorte un peu ». Donc on arrive là-bas et on cherche une foire agricole dans mon coin, en Charente. Et je découvre qu’il y en a une à Ruffec. Mais on se dit: « il ne faut pas que l’on repère parce que sinon c’est de la triche ». On dit à Poelvoorde : « la seule règle du jeu c’est que tu respectes le truc, tu arrives vraiment à jeun et tu finis vraiment bourré ». Et donc il l’a fait à la perfection mais c’était extraordinaire ! On l’a vraiment fait avec les gens du cru. Il y a un mec qui le prend dans ses bras qui est extraordinaire. Ben ça c’est un gars qu’on a trouvé sur le coup, c’était un vendeur dans un stand agricole qui nous a plu parce qu’il était immense, il avait un pied bot, il avait un accent de fou et puis il s’est révélé être un très bon acteur, il n’a pas eu peur de la caméra, il a tenu le personnage.

Et l’homme cochon.

Ce n’était pas prévu. On s’est dit: « c’est dingue tout le monde va croire qu’on a prévu ça et qu’on se fout de la gueule des paysans » mais le problème c’est que non, il était là et il fait vraiment l’homme cochon sur les marchés. On ne pouvait pas ne pas le filmer. En fin de journée quand tu vois l’homme cochon qui remet toutes ses affaires dans sa Peugeot 305…

Du coup c’est un peu ce que vous disiez sur les films: ce sont des œuvres en construction et en collaboration dans le sens où vous laissez une grande marge de manœuvre aux acteurs.

Oui mais là c’était encore une aventure qui ne ressemblait pas aux autres parce qu’on était sous pression, on avait eu du mal à avoir l’accord du salon de l’agriculture donc, là-bas, on a dû tourner 20 minutes de film en deux jours et demi. C’était vraiment le bordel mais du coup on se disait : “Merde ! Comme c’est le début du film, si après il n’y a plus le même style, ça va être compliqué ! Comment va t’on réussir, dans le reste du film, pendant lequel on se balade dans les vignobles, à retrouver ce côté tumultueux ?”. Ce sont les acteurs qui s’en sont chargés. Quand tu te retrouves dans une cabane branlante à 20 mètres du sol avec Depardieu et Céline Sallette en train de faire une scène de lit, que tu as une pauvre caméra parce qu’il n’y a pas assez de place, c’est vraiment à la limite du bricolage, mais c’est marrant. Et c’est comme ça que tu peux avoir des idées aussi. C’est ce qui marche le mieux dans le film en terme de rire: on croit qu’il dort mais il se retourne et il est sur Céline Sallette. Ça c’est une idée sur le coup. Mais on n’aurait jamais pu l’imaginer.

Quelle est votre base ? Vous ne partez tout de même pas avec rien.

Malheureusement on part avec des bases de plus en plus solides. Je ne sais pas si c’est bien, je me pose la question.

Qu’est ce que vous répondez quand on vous dit : “les gens sont des cons” ?

Ce n’est pas une bonne formule. (il réfléchit) Qu’on puisse se retrouver très limité face à certaines situations oui mais on est pas con sur l’ensemble des choses. On est tous un peu con quoi mais on n’est pas complètement con. Personne n’est à 100% con. Et puis la connerie ça peut être comme une bonne couette aussi. J’adore la chanson de Philippe Katerine Je suis une merde et je vous emmerde. Pour te reposer la tête tu dois avoir une soupape de connerie parce que sinon ça devient insupportable. Les mecs qui tournent pour nous sont extraordinaires. Parce que parfois on leur fait faire des trucs inouïs.
C’est une volonté de leur part, pas pour le cachet qu’ils touchent. C’est pas pour 200 ou 300 euros que tu te retrouves avec des couilles dans du papier d’alu devant tout le monde. Parce qu’après il faut assumer derrière. Faut quand même être un peu anar’ et courageux. Il y en a qui n’aiment pas, c’est assez clivant. Je me suis retrouvé au mariage d’un ami et un type est venu me voir pour me dire qu’il n’aimait pas du tout ça alors que c’était peut être lui le plus « grolandais qui s’ignorait » de tous.

C’est quoi un grolandais qui s’ignore ? Quelqu’un qui se vautre dans sa connerie mais qui ne l’assume pas ?

Ben ouais c’est ça. Il lui manque le petit truc qui fait qu’il ne se prend pas du tout au sérieux.

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Vous allez sur le net un peu ? Qu’est ce qui vous fait rire ?

Pour le boulot je suis plutôt partisan de la réalité parce que l’écriture de sketch est souvent basée sur la surprise. Si tu vas voir d’autres sketchs des concurrents, ça peut t’inspirer et ce n’est pas bon. Il n’y a rien qui remplace le rire quand tu es tout seul en train de marcher dans la cambrousse. Ou dans ton lit, quand tu ris tout seul parce que tu as une idée débile. Quand on choisit nos sketchs avec Moustic, on essaye de se surprendre nous-mêmes et c’est pour ça qu’on ne va pas trop voir ailleurs. Moustic, lui, y va et repère. Parce que parfois on a des idées proches de celles d’un autre.

On parlait de soupape de décompression et d’avoir créé un univers complètement différent. Les gens qui regardent Groland sont dans leur pays fictif et ils s’y sentent bien.

C’était l’idée. En fait j’étais aux Guignols. Pasqua était ministre de l’intérieur. Il y avait la vraie droite dure qui arrivait et je me suis dit: « on ne tiendra jamais ». Et Groland, c’est un peu dû à ça. “Putain si les Guignols se font virer parce que trop politique, ben on aura au moins un pays fictif où on pourra être quoiqu’il arrive”. Les Guignols, c’était la tradition de la caricature politique. Alors que là on est plutôt sur les gens en général, sur la société, sur chacun d’entre nous. On essaye en tout cas. Même si avec nano sarko ou françois Groland on y va aussi, c’est un peu moins notre job de le faire. On essaye de fouiller nos propres carences et paradoxes.

On parle beaucoup de la France une et indivisible. On parle beaucoup du vivre ensemble. Finalement on s’en fout, c’est plus facile de vivre dans un monde imaginaire.

Oui. C’est justement la couette que j’évoquais tout à l’heure, le confort, la bêtise assumée que nous avons à Groland. C’est aussi la différence entre la France et la Belgique. En France, même quand tu es dans la plus petite ville de province, tu as toujours l’impression, quand tu déboules à une terrasse de café d’avoir ta petite étiquette. Alors qu’en Belgique non. Tu peux rentrer dans un bar, tu peux discuter avec les gens, tu peux même t’énerver. Dans le cas extrême, je suis arrivé dans un bar à Bruxelles. Et un gros mec à la Donald Trump avec l’accent bruxellois racontait une vanne. Elle était limite, mais on se marre. Et il dit: ”Et mais, vous savez, je suis capable de raconter 5 heures d’histoires racistes de suite !”.  Alors qu’en France, tu en racontes une, tu vas en prison. Après je me suis dit : “mais c’est une hallucination ce type!”, je voulais lui dire: “Je peux avoir votre adresse, je vais le mettre dans une pièce et faire comme un happening d’art contemporain”. De voir 5 heures d’histoires racistes comme un truc qui n’existe plus. Un truc fini quoi. Heureusement… J’ai des potes à Siné mensuel et caetera. Mais ils prêchent des convertis. Alors que nous, au Groland, je suis sûr qu’il y a une bonne part des gens qui nous regardent et qui votent FN ! Donc on peut encore leur parler. Je veux dire qu’on peut encore leur balancer un truc de gauche, au moins ils vont l’entendre.

Vous avez tourné dans des endroits qui ne sont pas souvent des lieux de cinéma comme des zones industrielles dans Le Grand Soir. Est-ce que c’est parce que ce sont des endroits qu’on ne voit pas trop ou est-ce que ça correspondait bien à l’histoire ?

Ça correspondait bien à l’histoire et puis justement on voulait aussi montrer des lieux qu’on ne montre pas du tout dans le cinéma français. Un lieu dans lequel les gens vont quand même une fois par semaine et qu’on montre jamais. C’est moche, mais c’est là et, cinématographiquement, c’était intéressant quand même. Il y a un côté Western avec ces rues uniques. La société est devenue comme ça. Il y a des zones commerciales partout en France, voire dans le monde. Les centre villes ont été complètement désertés, il y a une paupérisation, la population s’est barrée dans les zones périurbaines, dans des lotissements hallucinants. J’adore la nouvelle vague, mais la nouvelle vague ça se passait dans des bars parisiens, dans des lieux parisiens, dans des chambres d’étudiants aussi, mais dans un vieux Paris. C’est fantasmé. Et comme les films d’après ont été faits par les enfants de ceux qui avaient fait ces films, ça a tendance à rester un peu pareil. Donc je ne vois pas pourquoi dans tous les autres cinémas on montrerait la réalité de leurs pays, de leurs bidonvilles et puis que nous on resterait dans Paris avec des histoires d’amour, dans des troquets à faire des flippers, alors qu’il n’y en a plus depuis des lustres.

Dans votre cinéma, est-ce qu’il n’y aurait pas un appel à la fuite ? l’envie de partir et quitter cet environnement ? Car le voyage y est omniprésent.

On a toujours nous mêmes envie de partir. De considérer toujours le tournage comme une aventure. Avec Gus, notre film préféré dans notre filmographie c’est Near Death Experience. Là c’était fou. Tu es dans une montagne, dans un espace complètement désertique, avec un seul acteur et tu te trimballes là dedans. Tu n’as que ton stylo et ta caméra pour trouver les bonnes idées visuelles, les bonnes idées de dialogue. L’aventure ça peut être n’importe où. On le dit dans Near Death Experience. Un film c’est comme quand ils jouent aux coureurs sur un tas de sable : tu fais un château de sable. Le problème c’est qu’il faut réussir à convaincre des gens de financer ton château. Mais une fois que tu as obtenu le feu vert, il faut jouer avec un château de sable. Tu n’es pas un constructeur d’immeubles mais de châteaux de sable.

Est ce qu’il y a des thèmes que vous n’avez pas encore exploités ?

Le prochain ce sera un vrai film politique. C’est un film sur ce qui nous empêche d’être solidaires.

Vous parlez de politique. Comprenez-vous les raisons qui poussent à voter Marine Le Pen ou Trump ?

C’est la peur. Mais c’est un peu simple de dire ça. C’est peut être la même chose aux États-Unis et en France: tu as des gens qui sont les cocus du système. Si tu as d’un côté les très riches qui ne payent pas d’impôts et les pauvres qui n’en payent pas non plus, la classe moyenne en prend plein la gueule. Ils habitent en zone périurbaine. Donc passent un temps fou sur la route. Ils payent un max à tous les niveaux: en impôts, en impôts indirects, c’est à dire essence, clopes, jeux… C’est les baisés quoi ! Et donc les mecs ils ont voté à droite, ils ont voté à gauche et là ils voient que ça ne marche pas et ils disent: “vous nous avez baisés donc on va voter pour quelqu’un qui nous dit: arrêtez de vous faire baiser.”

D’un côté il y a un vote identitaire, extrême. Mais d’un autre côté il y a aussi des actions collectives. On pense à Nuit Debout par exemple. Que Groland a soutenu.

Moi je trouvais ça génial déjà que tout le monde puisse discuter. Ça devrait être pérennisé, la Place de la République devrait servir à ça. Après c’est toujours les mêmes problèmes politiques : Nuit Debout, c’est le problème de la démocratie en général. C’est à dire que discuter ensemble, c’est bien, mais si c’est toujours les grandes gueules qui ont raison ça ne va pas non plus. J’avais beaucoup plus d’espoir avec internet par rapport au processus démocratique. Dans une commune, quelle qu’elle soit, s’il y a un projet donné, tu dis: “ben moi je vote”. Mais c’est à titre consultatif. Pas forcément à titre de décision. Tous les soirs tu rentres chez toi et tu dis: “ça c’est bien, ça c’est pas bien”. Le problème c’est que parfois tu peux avoir des décisions politiques à prendre qui ne vont pas dans le sens de la majorité. Mais dans ces cas là tu peux aussi assumer de prendre une décision impopulaire. En tout cas ce serait un vrai truc démocratique d’avoir un thermomètre comme celui-ci.

On a abordé Groland, le cinéma. La BD occupe également une place importante dans votre parcours. Il y a la BD S&Fils ainsi qu’une trilogie. Et dans cette trilogie votre vision de l’avenir n’est pas très joyeuse.

Non à l’époque elle était hyper noire.

Ça s’améliore ?

Non. ça je l’ai fait il y a 15 ans donc c’est vrai que c’était d’une noirceur extrême. L’action se situait en 2030, 2040 donc il y a encore du temps pour voir si ça va se passer comme ça.