[ndlr= [DISQUETTE] a choisi de rencontrer Nicolas Boukhrief pour trois raisons :

  • On aime beaucoup son franc parler, sa passion, et on trouve qu’on n’entend pas assez parler de son boulot et de son influence.
  • Son expérience avec le magazine Starfix, lancé par des jeunes « acharnés » nous fascine forcément, puisqu’on vient de lancer un magazine sur le Web.
  • Un des membres de l’équipe (PSK) est un fan hardcore de films de genre, de série B, et harcèle tout le monde avec ça. On espère qu’il va nous lâcher un peu après cet article. ]

Son visage ne vous dit peut être rien, mais Nicolas Boukhrief est considéré comme l’un des maîtres d’œuvre du renouveau cinématographique français des années 1980-90. Avec ses compères de Starfix, magazine culte créé par des jeunes adultes intrépides dédiés corps et âme au cinéma, il a contribué à faire émerger, par le biais de la critique et de travail sur le terrain, des cinéastes que l’on rangeait trop vite dans une case “bis” ou dit “de genre”. Dario Argento, Lars Von Trier ou encore David Cronenberg ont sans doute aujourd’hui de quoi le remercier. Originaire d’Antibes, où il a grandi aux côtés de son grand ami Christophe Gans, Nicolas Boukhrief se considère avant tout comme cinéphile. Celui qui fut le premier « monsieur cinéma » de Canal + à l’époque du ciné-club, puis à l’origine du programme de Canal + Écriture (qui a mis le pied à l’étrier à Gaspar Noé, Jan Kounen ou encore Albert Dupontel, parrains d’une nouvelle vague de cinéma violent, social et graphique) et de la création de la société de production Eskwad (« Irréversible » et « Le Pacte Des Loups » notamment) parle toujours de septième art avec une passion sans faille et un débit mitrailleur.

"Le Convoyeur" // "Gardiens de l'ordre"

Même s’il dit s’être assagi et ne plus chercher à “démonter les films” depuis qu’il en fait lui même, cet outsider est encore capable de s’emporter sur des films qu’il considère comme « crétins » ou « peu travaillés » et sur un cinéma français toujours pas assez hétéroclite à son goût. Il n’hésite pas, non plus, à revenir sur ses succès derrière la caméra (“Le Convoyeur” en 2004 plébiscité par la critique et le public) et ses échecs (“Gardiens de l’Ordre” sorti en 2010 avec Fred Testot et Cécile de France), tout en réfutant énergiquement le terme pompeux de carrière. Son dernier long métrage, « Made in France », récit d’une bande de jeunes djihadistes français, n’est pas encore sorti au cinéma (pour cause de 11 janvier). Parce que des négociations sont en cours, nous ne nous étendrons pas sur le sujet.

C’est dans un café branché près de la butte Montmartre que nous nous sommes retrouvés pour aborder, pêle-mêle sa vie, sa jeunesse fanzinarde ou encore son actualité faite de “rêverie” et de “mythomanie”. C’est aussi un moment spécial puisque j’entretiens des rapports de longue date avec le monsieur. Il a été l’un des premiers à mettre un mot et des formes concrètes sur ma volonté de travailler dans le cinéma, et à avoir prêté une oreille attentive au lycéen turbulent et avide de création que j’étais. Au moment de s’asseoir, il me demande si j’ai le trac. Ce à quoi je répond par un soupir nerveux « Ho oui, bien sur. » Je me lance donc dans la bataille avec une première question.

 

 

STARFIX :

On vivait toujours en pensant qu’on faisait notre dernier numéro

 Starfix

Ça vous étonne qu’on en parle encore de Starfix aujourd’hui ?

Oui et non, parce que ça correspondait aussi à l’époque. Starfix est un peu le dernier journal de cette période-là, avec Métal Hurlant, créé et géré par des indépendant issus du fanzinat et uniquement sur une passion sélective. Après il y a eu Les Inrocks, sous la forme d’un trimestriel qui a très vite été racheté. Je ne sais pas s’il existe aujourd’hui un journal aussi indépendant et géré aussi librement que Starfix à l’époque. On parle encore de Starfix aussi parce que si vous cherchez une photo des frères Coen tout jeunes, vous la verrez dans Starfix, parce que dès qu’un réalisateur nous intéressait, on allait le chercher. Lars Von Trier, par exemple, on a passé une journée entière de shooting à Cannes sur des rivages tous pourris parce que tout le monde se foutait de «The Element of Crime » [son premier long métrage]. Il y a donc encore des interviews rares pour l’époque, un peu comme du temps des premiers cahiers du cinéma avec les interviews d’Hitchcock. On a laissé beaucoup de traces, en fait.

 

Être réalisateur, ça a toujours été une finalité pour vous ?

J’ai vraiment découvert le cinéma en tant que passion en classe de 5ème ou 4ème. En voyant mes premiers grands films, je me suis dit que je voulais travailler là dedans.  J’étais parti sur cette idée que je préférais être machino sur un tournage de Fellini que devenir prof de français. Après, je me suis rendu compte que ce qui me plaisait dans le cinéma, plus particulièrement, c’était la vision d’un metteur en scène. J’ai donc débuté en faisant des films en Super 8 avec des amis et c’est  réellement devenu une finalité à partir de la fin du lycée, où avoir le bac est surtout devenu un moyen d’avoir l’IDHEC [l’école publique de cinéma appelée aujourd’hui la Femis]. Même si finalement je n’ai jamais tenté le concours d’entrée à l’école.

Starfix est arrivé en 1983, j’avais 20 ans et j’étais monté à Paris pour appréhender le concours, la fac était bloquée, alors je me suis lancé dans le magazine. Je me rappelle aussi avoir vu les films de fin d’année de l’IDHEC projetés à la cinémathèque cette année-là, et je les avais trouvés affligeants, pour dire la vérité. C’était sans doute une mauvaise promotion. J’avais rencontré des jeunes étudiants de l’école que je trouvais extrêmement snobs et pas très intéressants, à la cinéphilie réduite. Peu à peu le travail de journaliste a pris le pas sur cette idée de passer le concours. Ça m’a paru presque plus vivant que les études et l’école. D’ailleurs, c’est aussi vers ce moment que j’ai rencontré Andrzej Zulawski [réalisateur sulfureux de “Possession” ou encore “La Femme publique”] et que j’ai pu travailler pour lui en devenant son assistant personnel.

Photo Hugo Aymar, cc-by-nc-sa
Photo Hugo Aymar, cc-by-nc-sa

 

« C’était une immense cour de récré, en fait. Un lieu où on échappe à l’éducation traditionnelle et où l’on s’échange les passions. »

Est-ce que Starfix a été un moyen original de rentrer dans le cinéma ?

On n’a pas réfléchi en ces termes, on faisait déjà tous des fanzines. A l’époque les films qu’on défendait et aimait étaient tous méprisés par la critique. Évidemment Fellini et Kubrick n’avaient besoin de personne pour se défendre, mais tous les premiers films de Carpenter, les Cronenberg, les Dario Argento… Beaucoup de metteurs en scène de films de genre étaient méprisés par la critique. Nous on n’était pas d’accord, et on avait envie de dire que William Friedkin (réalisateur de « L’Exorciste ») était un génie et que le remake qu’il avait fait du “Salaire de la Peur” était un chef d’œuvre. On était habité par l’idée de transmettre et de dire notre fait. Mais ce n’était pas un moyen de travailler dans le cinéma, à la base. Starfix nous permettait d’appréhender le cinéma d’une manière assez vivante en fait. C’était un journal qui était en permanence en sursis : les ventes étaient inégales et on ne savait jamais si dans deux mois on existerait encore. Ce qui, du coup, nous rendait très énervés, avec une volonté presque flamboyante de défendre nos films. On vivait toujours en pensant qu’on faisait notre dernier numéro.

Faut bien voir aussi qu’à l’époque, Télérama avait encore dans ses critiques les notes de l’office catholique. Je me souviens de la critique d’ « Eraserhead » (de David Lynch), par exemple, dans laquelle le petit bonhomme de l’en-tête hurlait. La critique disait « abject ! ». Il y avait, à la fin des années 70, une critique très militante gauchiste qui trouvait de toute façon le cinéma de genre méprisable car réactionnaire, impérialiste, issu d’un sous genre. Et il y avait une autre critique plutôt de droite et parfois très catho pour qui le cinéma de genre était déviant. Tous ces cinéastes, aujourd’hui vénérés, n’étaient pas considérés du tout. On s’est senti investis de la mission de les défendre et de les mettre en avant.. Aucun journal, pour nous, n’était réellement satisfaisant à l’époque pour parler du cinéma qu’on aimait.

 

 

L’aventure Starfix a-t-elle changé la donne ?

Je ne sais pas. Mais on avait un public très passionné et on le voyait au courrier qu’on recevait. C’était quand même excellent de pouvoir partager avec des pairs, de savoir qu’il y avait en France une tribu qui était ravie de défendre ces cinéastes. On était aussi là pour dire que le clip ou la pub étaient des espaces de création, ce qui était nouveau à l’époque. On mettait beaucoup d’argent dans les formes promotionnelles et c’était très intéressant. Nous étions dans les premiers à défendre Ridley Scott par exemple (qui vient, à l’origine, de la publicité). Quand je regarde l’aventure Starfix aujourd’hui, la possibilité d’avoir un travail avec une bande d’amis pour défendre notre passion, payés, à 20 ans, c’était une chance gigantesque. C’était une immense cour de récré, en fait. Premièrement comme un lieu où on échappe à l’éducation traditionnelle et où l’on s’échange les passions. Le débat était ouvert tout le temps. On s’affrontait en permanence pour défendre nos réalisateurs préférés, et c’est le fait de s’affronter en permanence qui nous a permis d’affûter nos arguments et de mûrir. On devait aussi se défendre, non seulement devant la presse, mais aussi entre nous, et ça c’est une bonne école ! Mais je considère surtout qu’on était au bon endroit au bon moment.

On était tellement acharnés dans ce journal, de par notre jeunesse et de par nos goûts cinématographiques. Par exemple, le cinéma de Cronenberg à ses débuts, c’est un cinéma assez extrême : on était donc obligés d’être extrêmes nous-mêmes. Le fait d’être aussi acharné et finalement politique m’a presque obligé à faire des films qui ne trahissent pas ces années de jeunesse. On a trop écrit avant pour se dire maintenant que l’on va faire des films de système, fades. On a vu certains cinéastes faire des revirements. Si l’un d’entre nous se met à faire des films de vendus (et je ne parle pas des comédies lorsque je dis ça), pour nous se serait considéré comme une trahison, de par ce que l’on a vécu avant.

 

photo de Hugo Aymar, cc-by-nc-sa.
photo de Hugo Aymar, cc-by-nc-sa.

 

« Je sais que les César ça m’intéresse pas, ni le festival de Cannes d’ailleurs. On est peut être passé d’un monde à l’autre mais on est resté aussi indépendants. »

 

Au sujet de ce groupe de jeunesse, quels sont désormais vos rapports avec eux et suivez-vous toujours leur évolution cinématographique ?

Les rapports sont les mêmes qu’avant. Je ne sais pas trop comment dire. Hier soir, par exemple [L’interview a été réalisée le dimanche 24 Mai 2015], on s’est tous retrouvé (excepté deux qui sont à Cannes) totalement par hasard à la séance de Mad Max 3 [C’est-à-dire le dernier Mad Max « Fury Road », le débat étant houleux sur la reconnaissance de l’avant dernier Mad Max, « Beyond the Thunderdome » par George Miller lui-même] et ça n’a pas bougé. C’est les mêmes, à part le degré d’expertise qui a bien évolué depuis. Les échanges qu’on a sont les mêmes. Chacun est presque aussi resté sur la même ligne esthétique qui était la sienne.

Du coup, Mad Max 3, qui est vrai débat à ouvrir, a continué à émouvoir, toucher ou défoncer (car le cinéma c’est aussi une défonce) certains membres du groupe de la même manière qu’il y a vingt ans. Ceux qui ont toujours été critiques envers Mad Max ressortent les mêmes arguments qu’avant. Ça n’a pas bougé, il y a toujours les mêmes personnes pour et les mêmes personnes contre. Il y a quand même de la maturité en plus, moins d’agressivité qu’avant. Avec le temps on a plus envie de défendre ce qu’on aime que de détruire ce que l’on n’aime pas.  Il faut bien voir aussi que Starfix, c’était juste après le mouvement punk : le no future est une notion qui avait contaminé tout le monde. Même si tu ne la partageais pas, cette notion d’instant présent expliquait notre forme d’agressivité. Moins aujourd’hui, mais c’est la seule différence.

Et évidemment qu’on regarde les films des autres. On lit les scénarios, on se retrouve en montage, on se donne des conseils. Comme quand on se faisait lire les articles à Starfix, on se relit les scénarios. D’ailleurs, le fait de faire des films nous a fait nous rendre compte du travail que ça implique. Certains films que je massacrais à l’époque, je n’oserais plus les massacrer aujourd’hui. Par contre, il y en a d’autres où l’on se rend plus facilement compte qu’il n y a pas de travail, et ceux-là je les massacrerais de la même façon si j’écrivais encore. Je vois maintenant des films où il n y a même pas un semblant de travail. Des personnes ont été payées un certain nombre d’heures pour rendre un truc inepte, il n y a aucune passion. Ça, je pense qu’on est encore tous virulents, dans le groupe, à l’égard de ce genre de dérive.

Vous êtes presque tous passés d’un monde à l’autre en quelque sorte ?

On n’était pas vraiment dans le monde de la presse au départ. Comme je l’ai dit, on était un journal très indépendant. On ne frayait pas beaucoup avec les autres. On était absolument terrorisé avec ce qui se passait chez Première, qui devenait copain avec tout le monde, à l’époque. Quand Michel Serrault sortait un navet, les critiques mettaient plein de formes pour ne pas blesser la vedette du film. Il fallait rester copain avec tout le monde, donc la critique n’avait plus aucun sens. Pour nous, une carte de presse c’était le début de la compromission, on a mis cinq ans avant d’en prendre une. Maintenant, je sais que les César ça m’intéresse pas, ni le festival de Cannes d’ailleurs. On est peut être passé d’un monde à l’autre mais on est resté aussi indépendants que quand on était journalistes. Je ne me sens pas à l’aise dans des dîners où l’on ne parle que du nombre d’entrées et du déclin du cinéma français, mais au même titre, quelqu’un qui rentrerait dans notre groupe sans être cinéphile s’ennuierait ferme, parce qu’on décortique absolument tout.

 

 

LE FILM DE GENRE :

Il y a une légère condescendance à l’égard de ceux qui pratiquent le polar ou le fantastique

 

Nicolas Boukhrief et son fusil imaginaire. Photo Hugo Aymar, cc-by-nc-sa
Nicolas Boukhrief et son fusil imaginaire.
Photo Hugo Aymar, cc-by-nc-sa

Il ressort, dans divers articles vous concernant, que vous avez un style beaucoup plus sombre que celui de vos compères et que vous vous définissez vous-même comme un réalisateur « Mi-film de genre, Mi-auteur » et que cela vous dessert souvent dans vos projets…

Il y a eu en France, peut être après la nouvelle vague, un rejet des films de genre, peut-être parce que le film de genre français est devenu trop lourd à partir de cette époque. Mais je n’aime pas cette définition de « film de genre ». La comédie est un genre, le drame psychologique, le mélodrame aussi… Pour aller dans votre sens, il y a une définition qui traîne dans la presse où on appelle “film de genre” les films fantastiques, les polar. Des films dont le genre ressort avant la personnalité de son auteur. Le film de super héros devient un genre, par exemple, comme il y en a tellement qui se font en ce moment. Mais j’essaie de trouver une définition à cette définition.

On fait un film dit « de genre » si on décide de s’inscrire dans un type de film dont la dramaturgie va se présenter avant la démarche de l’auteur. Mais ce n’est pas très clair tout ça. En vérité, il y a en France, par exemple, une manie de considérer le drame social, qui est un genre typiquement français, comme un film d’auteur. « Polisse » de Maïwenn est considéré comme un film d’auteur, or il s’inscrit dans un type de cinéma français très social, un peu mélodramatique, un peu feuilletonesque même. Ça ne sera jamais perçu comme un film de genre, vous voyez ? C’est une définition donnée par la presse. Et je suis donc obligé de m’y tenir parce qu’on m’a catalogué dans le film de genre. Le problème, c’est qu’en France il y a une légère condescendance à l’égard de ceux qui pratiquent le polar ou le film fantastique. Et c’est aussi très récurrent, toujours en France, de dire que le polar ne marche pas. On me disait ça à l’époque du “Convoyeur”, mais quand on leur répond que Audiard marche avec de la série noire, ça ne prend pas, il est avant tout considéré comme un auteur. Audiard fait du Audiard. Mais je persiste à dire que c’est en train de devenir un maître de la série noire à la française.

Photo Hugo aymar, cc-by-nc-sa
Photo Hugo aymar, cc-by-nc-sa

 

 « Quand j’étais jeune, j’avais une passion pour le film gore. Mais c’est cette passion qui m’a permis de voir par hasard, « 8 ½ » de Fellini, ou « 2001 Odyssée de l’Espace » de Kubrick«

 

Est-ce que ce constat et ces étiquetages à outrance ont changé ou évolué depuis 1983 ?

Je ne pense pas. Certains films français se font et sont toujours sous-considérés par les médias. Pire : La « pipolerie » est même totalement devenue dominante, surtout au festival de Cannes. Je trouve aussi les supports extrêmement prévisibles dorénavant. Il n y a qu’à voir sur Canal cette émission où toutes les critiques doivent parler du film en un mot. Il n’y a rien à ajouter sur cette pratique. C’est l’époque qui veut ça.

 

Est-ce que vous vous servez des nouveaux médias pour en lire plus sur le cinéma ou travailler ?

Quand j’écris un scénar, oui. C’est indispensable. Vous avez le bonheur de passer trois semaines à tout collecter sur un sujet précis. C’est un luxe énorme, mais il ne faut pas y rester, après il faut aller sur le terrain. Je ne me sers pas d’Internet pour regarder des films. La réduction des écrans, au bout d’un moment j’y arrive plus. Je ne regarde aucun film sur tablette ou sur ordinateur. Je suis trop de la vieille école. J’ai aussi une habitude de cinéphile de province : j’ai toutes les chaînes cinéma du câble, ce qui me permet de passer d’une surprise à l’autre et que l’on me propose des films que je ne regarderais peut être jamais. Ça me rend plus curieux, j’ai peur de devenir compilatoire si je me sers trop des outils qui me sont proposés.  En général, je me méfie de toute cette profusion même si des sites web comme IMDB [Internet Movie Database] proposent des films en fonction des goûts, ce que je trouve très bien. La sectorisation arrive quand même assez vite. Quand j’étais jeune, j’avais une passion pour le film gore, mais c’est cette passion qui m’a permis de voir, par hasard, « 8 ½ » de Fellini ou « 2001 Odyssée de l’Espace » de Kubrick. Le fait que les films soient rares permettait de faire des passerelles plus rapidement. Aujourd’hui, quelqu’un qui se passionne pour le gore peut très bien rester exclusivement  là-dedans pendant 10 ans. Je trouve ça génial, néanmoins, l’absence de frontières. Si demain vous vous mettez à adorer un cinéaste coréen, vous pouvez voir toute son œuvre. C’est génial. Il n y a aucune excuse à ne pas creuser maintenant, pour un vrai curieux.

« Je fais des films pour qu’ils soient vus. Je préfère quelqu’un qui télécharge un de mes films et qui l’aime, plutôt que celui qui l’achète à la FNAC sans savoir, et qui ne va pas l’aimer. »

Et quelle est votre position par rapport au fait qu’on puisse télécharger vos films illégalement ?

Ça va peut-être sembler bizarre, mais je fais des films pour qu’ils soient vus, en premier lieu. Je préfère quelqu’un qui télécharge un de mes films et qui l’aime plutôt que celui qui l’achète à la FNAC sans savoir, et qui ne va pas l’aimer. De toute façon, les gens téléchargent plus « La Guerre des Étoiles » qu’ils ne téléchargent mes films. C’est un fait. En même temps il faut faire attention concernant les petites productions comme le génial « It Follows » (un sommet de romantisme). Ne le téléchargez pas ! Si vous devez en acheter un, achetez celui-là [sorti en DVD le 4 juin 2015].  Téléchargez “Transformers 4”, mais faites attention à ne pas crever la création.

Nicolas Boukhrief conseille "It Follows" de David Robert Mitchell (2015) et "The Battery" de Jeremy Gardner (2012).
Nicolas Boukhrief conseille « It Follows » de David Robert Mitchell (2015) et « The Battery » de Jeremy Gardner (2012).

Et que pensez-vous du crowdfunding pour le cinéma ?

J’ai du mal à imaginer qu’un public déjà extrêmement sollicité et en période de crise finance majoritairement des films passionnants à petit budget. C’est comme ça. Les webséries c’est bien sympa mais c’est cheap. Il y a un film que je trouve passionnant, « The Battery ». Un jeune réalisateur avec une tête de génie qui, pour 6.000 dollars, s’est fait son propre film de zombie. Le principe est brillant et jarmushien car le héros (joué par le réalisateur lui-même) se voit contraint de vivre à la campagne avec un sidecick quaterback beau gosse du lycée, puisque les zombies sont dans les villes. Les partis pris de plan séquence, d’ennui dans la forêt et en même temps d’angoisse du zombie sont juste formidables. Je crois beaucoup plus à ce genre d’invention autoproduite qu’au fait de montrer son projet à tout le monde et de demander de l’argent. Ça va exister, ce sera peut-être bien, mais ce sera difficile. Je ne suis pas sûr que ce mec, avec son idée de film de zombie mélancolique jarmushien aurait trouvé l’argent nécessaire via le crowdfunding.

Aujourd’hui y a une période m’as-tu-vu dans le cinéma . Exemple parlant : « Kingsman : Service Secret » (de Matthew Vaughn). Je n’ai apprécié que les vingt premières minutes de ce film et après je l’ai trouvé débile, post Tarantinien, franchement énervant, et pas du tout intéressant. Mais c’est une bonne façon de cartonner. La post modernité très apparente, l’ironie. C’est la dérision sur tout qui est majoritaire maintenant. Jouer constamment sur le deuxième degré. Un truc que Tarantino a amené et qui aurait pu rester confiné à son travail mais qui est devenu majoritaire aujourd’hui. Il y a la peur maintenant de se prendre au sérieux. Voilà pourquoi, encore une fois, j’ai adoré « It Follows ». Il pourrait à chaque moment être ridicule. C’est une difficulté de se prendre au sérieux et de ne pas avoir peur du ridicule. Autre exemple : le Zombie, le premier monstre créé de toute pièce exclusivement par le cinéma, qui est un personnage hautement mélancolique et qui fait très peur, devient de plus en plus utilisé comme un truc rigolo et un moyen de faire du gore à moindre frais. C’est une dérive que je trouve déjà très datée et pas très intéressante. C’est décadent de jouer avec les codes seulement pour faire rire. C’est sûr qu’à partir de cet état d’esprit, personne n’osera faire « 8 ½ »  parce que le film ose quelque chose.

 

FABRIQUER DU CINÉMA :

Dujardin n’existait pas, personne n’en voulait

 

Photo Hugo Aymar, cc-by-nc-sa
Photo Hugo Aymar, cc-by-nc-sa

Quelles leçons tirez-vous de vos échecs et que considérez-vous comme un échec ?

Je vais prendre la définition classique. On dit d’un film que c’est un échec parce que, poliment, c’est un film qui ne « rencontre pas son public ». Ce qui laisse supposer qu’il a un public dès le départ, alors que ce n’est pas forcément le cas. En d’autres termes, un échec c’est un film qui ne rembourse pas ce qu’il a coûté. Ça c’est la première chose. Après, c’est le temps qui détermine les échecs. C’est lui qui le dit. Quand la première phase arrive, je trouve qu’il est très intéressant, [en tant que metteur en scène], de se demander pourquoi, et ne pas chercher de coupable. Il faut se poser la question :  « où est ce que je me suis planté ? »

 

Vous avez expliqué l’échec de Gardiens de l’Ordre  (son dernier film sorti en salle) par le fait que l’on ne pouvait pas vous classer et que le public ne voulait pas rendre héroïque la profession de simple policier.

Ce n’est pas que le public n’était pas prêt, c’est surtout que le personnage de policier n’intéresse pas les gens en dehors de la comédie, en France. Aux États-Unis c’est un véritable symbole. En France c’est un métier que les gens n’aiment pas. Donc ce sont des personnages dont on se moque. La deuxième explication, une erreur de ma part, c’est que le film était à la base beaucoup plus ample. Un film sur la ville, où l’on voyait évoluer le métier de gardien la paix, la création d’une nouvelle amphétamine, des immeubles en construction. Mais c’est un film que j’ai réduit au fur et à mesure pour tenir mon budget. C’est donc moins dense sur les caractérisations, notamment celles des voyous, sur les amphétamines, sur cette jeunesse dorée qui prenait de la came pour aller travailler. J’ai gommé beaucoup d’éléments par la force des choses, pour en arriver à faire cette bluette/exercice de style.

Donc en fait, la vraie question que l’on doit se poser à un moment est celle-ci : à quel moment on devrait ne pas faire un film ? En se rendant compte qu’on n’aime plus son projet ? Attention, je ne regrette pas le film, je ne le renie pas, j’ai fait mon travail de metteur en scène. Mais je me souviens qu’à un moment donné, j’avais été forcé d’enlever 30 pages ici ou là, et je me suis rendu compte que j’étais arrivé à un simple téléfilm de luxe. Je me suis demandé si je faisais quand même le film ou pas, mais c’était à un mois et demi du tournage, il y avait 60 personnes engagées. Sylvie Pialat avait aussi engagé de l’argent dans le film… Bon, j’allais expérimenter la HD, ce qui m’intéressait, et surtout je me suis dit que si je ne le faisait pas, il allait y avoir 60 personnes au chômage, deux acteurs sur-préparés qui avaient bloqué leurs agendas, une production indépendante qui, peut-être, ne survivrait pas. Je me suis posé la question le soir où il a fallu que je mette 80 %  de mon salaire dans le film pour le faire quand même. Et je me suis dit que de toute façon, que je fasse le film ou pas, je ne toucherai rien. Autant ne rien toucher et faire un film.

Photo Hugo Aymar, cc-by-nc-sa
Photo Hugo Aymar, cc-by-nc-sa

 

« De toute façon, que je fasse le film ou pas, je ne toucherai rien. Autant ne rien toucher et faire un film. »

Est-ce qu’encore aujourd’hui vous avez du mal à monter des projets de film ?

Beaucoup de gens en France ont du mal à monter des films. Sauf si tu écris une comédie avec Jean Dujardin et Kev Adams. C’est normal, parce que c’est ce que les gens vont voir. Je ne critique pas. Après, si vous faites un film avec une histoire un peu singulière, une vision sociale, ça devient plus difficile. Et c’est logique quelque part.

 

Pourtant, depuis vos premiers films, vous vous êtes entouré d’acteurs connus et considérés, maintenant, comme bankable, qui font venir le public à la simple évocation de leur patronyme.

Et bien ça dépend. Par exemple Dupontel, au moment du « Convoyeur » sortait de l’échec du « Créateur » [son deuxième film après l’excellent « Bernie »], les gens du métier avaient des doutes sur lui, il paraissait plus agressif et sombre qu’avant. Il m’a permis de monter « Le Convoyeur », mais à l’époque ce n’était pas encore « Si tu as Dupontel on te finance ». Dujardin n’existait pas, personne n’en voulait, il n’a pas rapporté un kopeck en terme de financements. Bérleand, c’était surtout un acteur de seconds rôles. Tout cela a permis de faire le film, mais pas avec des moyens considérables non plus. Quand vous décidez de faire un film sur le djihadisme avec cinq jeunes acteurs qui ne sont pas des têtes d’affiche, vous savez très bien que vous n’allez pas avoir 15 millions d’euros pour faire le film*. De toute façon, dans la catégorie des acteurs bankable de 20-25 ans vous avez qui, à part Pierre Niney ?

 

Est-ce que vous trouvez que les acteurs cherchent quelque chose en venant participer à vos films ?

Non, c’est pour les rôles. C’est assez simple, si vous proposez une bonne histoire avec un rôle dans lequel il se reconnaît, il  dira forcément OK.

Il y en a aussi que vous avez pris à contre-emploi comme Dujardin ou Fred Testot

Je ne crois pas à cette expression de contre-emploi, c’est très français de dire ça. Les Américains, ils jouent, point barre. En France vous êtes ce que vous avez fait. Par exemple, je ne crois pas que le réalisateur de « Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? » pourra, demain, réaliser un polar. Ou s’il veut faire un polar hardcore, qu’il l’évalue à 1,5 millions et pas à 6 millions. Si je prends des acteurs, c’est tout simplement parce qu’ils sont bons. Dujardin était excellent dans chouchou et loulou [Un gars une fille] et je l’imaginais très bien aux côtés de Dupontel, ça faisait un truc yin et yang très intéressant.

 

Quels sont vos projets actuels ?

Par superstition je préfère ne pas répondre. C’est une réponse qui m’énervait quand j’étais journaliste mais que je comprends maintenant. Quand vous vous lancez dans un projet, c’est une rêverie, puis vous en parlez à un producteur et tout d’un coup ça devient beaucoup plus concret. Puis vous en parlez aux acteurs, aux techniciens… Et si à un moment ça décide de plus se faire, vous avez un drôle de goût dans la bouche, comme une impression d’être un mythomane.  Alors je ne dirais pas.

 

[BONUS] Et sinon, vous avez pensé quoi du dernier Mad Max ?

Fury Road” m’a fait l’effet d’un concert, plus que d’un film. J’en garde plus une énergie extrêmement puissante, qui va durer trois ou quatre jours, que le souvenir d’un film dramaturgique au sens noble du terme. Je trouve le film très rock, sans émotion. Ça m’a fasciné, scotché, mais pas de dramaturgie. Tom Hardy n’est pas un bon Mad Max : il est beau gosse, mais il lui manque la féminité de Mel Gibson, il enlève toute ambiguïté au caractère. Le premier Mad Max est plus dans l’émotion, plus triste, plus désespéré et plus violent donc. C’est un film puissamment érotique. Là, il n y a rien. C’est une vision pure qui nous est proposée, plus actuelle. Mais il reste quelque chose de magnifique dans la capacité qu’a ce gars [George Miller] à exprimer et développer son univers. Il y a aussi et surtout une grande lisibilité dans les scènes d’action, ce qui, en ce moment, est assez rare.

Le Starfix de septembre 1985, consacré au troisième Mad Max
Le Starfix de septembre 1985, consacré au troisième Mad Max

 

Rédacteur : Antoine Hermouet

Photographe : Hugo Aymar

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