Le mythique concert 1,2,3 Soleils, donné à Bercy en 1998, réunit les trois ténors du raï de l’époque : Khaled, Faudel et Rachid Taha. L’évènement résonne encore, après sondage personnel, dans le cœur de bon nombres de gens de ma génération, de culture arabe ou pas, et représente l’apogée culturelle d’une époque, la fin des années 1990, qui voyait le raï couronné en France par ses trois ténors et naître un nouvel espoir de dialogue entre les populations issues de l’immigration et leur pays d’adoption. J’adopte ici une vision presque enfantine et naïve car les chûtes personnelles qui suivirent cette apogée de célébrité pour nos trois héros, peuvent symboliser et être corrélées avec la montée d’un (nouveau) racisme anti-arabe. Mon intention est surtout de me concentrer sur le ressenti et les impressions imagées et éparses qui ressortent de ce concert, tout en liant cela à une histoire très brute : celle de la naissance du raï.

 

Cette idée me trottait déjà depuis longtemps dans la tête mais je ne savais pas encore comment lui donner corps. Elle a germé alors que je venais d’emménager en colocation avec un Algérien. Votre vie change à ce moment-là et vous n’y êtes pas réellement préparé. En un éclair, la chorba épicée, le pain à la semoule et l’huile deviennent votre quotidien. Ils vous accompagnent dans les moments de moins bien comme dans les grandes épopées chez le boulanger tunisien où je peux enfin demander du khoubz sans rougir. Celui-ci m’appelle même « mon frère », c’est pour vous dire si je suis devenu proche de ce peuple aux milles et une épices !

 

Pourtant ce n’est ni mon coloc, ni mon boulanger, ni mon voisin qui m’ont poussé à ré-écouter le live suprême de 1,2,3 Soleils. Ceci je l’ai fait seul, au hasard d’un air lancinant fredonné dans la salle de bain commune. Comme un pèlerinage intérieur vers mes vraies racines, j’ai plongé dans les limbes du raï sans coup férir et m’y suis vautré sans aucune vergogne.

 

Cassette vidéo du légendaire concert 1,2,3 Soleils

ZIDANE PRÉSIDENT

 

Le raï, ce genre maintenant décrié mais rarement étudié à sa juste valeur (sauf par quelques spécialistes, les liens dans l’encart « outils » sur la gauche) a fait office de symbole dans ma jeunesse marseillaise de fils de bobos orientalisés. En effet, mes parents passaient très souvent le concert dans la voiture et je me suis habitué, sans trop les connaître, aux figures majestueuses et oniriques de Khaled, Faudel et Rachid Taha, dont je connaissais déjà les patronymes du haut de mes 9 ans et m’imaginais le comportement à partir de la simple pochette du double CD original. Les chansons revenaient aussi inlassablement dans les compils cassettes, puis se sont mises à résonner au sein d’un quartier ou d’une kermesse d’école.

 

Tout le monde semblait alors écouter cette réunion musicale importante et, encore aujourd’hui, quand mon iPod débloque par hasard une chanson dudit super-groupe, celle-ci résonne dans les consciences collectives comme un souvenir sucré, une madeleine auditive. J’avais le sentiment, malgré mon jeune âge, que ce concert avait une importance particulière et une ambiance spéciale. Ce fut mon premier dialogue avec le Maghreb et sa culture, sous l’angle de la joie, de la musique, et donc de l’ouverture.

 

A la lumière de la maturité musicale acquise, je me suis donc naturellement penché sur les répercussions de ce concert ainsi que des infos plus précises sur l’événement. Le sujet est intéressant à plusieurs égards. Tout d’abord parce qu’il représente une forme suprême de « super-groupe », une réunion musicale au sommet dans une joie palpable, tout en gardant un côté humain inébranlable et touchant. Aussi parce qu’il représente bien plus qu’un concert, il est surtout le symbole, en septembre 1998 de l’apogée culturelle et sociale des Français d’origine maghrébine, un sommet au lendemain de la coupe du monde de football (Zidane président ! Réellement !). Une année où la croissance française a augmenté comme jamais et où l’on vantait les bienfaits nutritifs de la merguez.

 

Et surtout parce que, depuis la fin des années 1990, les arabes n’ont plus la cote. La faute à une poignée d’abrutis ayant permis à d’autre abrutis de diviser la France en deux grâce à un prénom à consonance non maghrébine et à l’utilisation maligne du terme « musulmans » à la place « d’arabes ». La population miséreuse touchée restant néanmoins la même. La montée de l’islamophobie coïncide étroitement et symboliquement avec la chute des étoiles du raï. En effet, Khaled, Faudel, et dans une moindre mesure Rachid Taha ont tous trois connu le rollercoaster du succès et la dégringolade artistique (liée, en majeure partie, à quelques démêlées judiciaires de plus ou moins grande ampleur). Il est donc important de revenir aux origines de cette réunion multi-ethnique et d’essayer d’y voir plus clair dans tout cela.

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1,2,3 Soleils : Faudel, Khaled, et Rachid Taha

 

L’EXPLOSION D’UN GENRE MUSICAL LIBERTAIRE

 

A l’origine il y a l’explosion du raï en France après avoir déchaîné les passions en Algérie pendant plus de 20 ans.

Déchainé, car le raï, musique ultra populaire dont les demi dieux sont Mohammed Khelifati (aka Cheb Mami), Khaled Hadj Ibrahim (Cheb Khaled) ou encore Cheb Hasni et Chebba Fadila, est inscrite dans la culture mouvementée d’abord oranaise, puis algérienne. Ses origines sont éparses et beaucoup s’en disputent la création. Mais le raï, c’est surtout un passage. Le passage d’une musique traditionnelle et de chants grivois et aediques (c’est-à-dire des chants et histoires transmis oralement depuis des siècles dans les souks et les bars retranchés du pays) à une musique enregistrée et électrifiée. On rajoute des synthétiseurs, des guitares basses et on donne des concerts ralliant toute une partie bafouée de la population algérienne. La population des faubourgs et des quartiers pauvres.

 

Le raï a connu deux apogées. La première au début des années 1980 dans les quartiers précédemment cités où l’on se passait les chansons par cassettes. Puis la deuxième dans les années 1990 lorsque Cheb Khaled s’est internationalisé, accompagné par d’autres artistes ayant quitté le pays.

 

L’assassinat de Cheb Hasni (le « rossignol du raï ») en 1994, considéré à l’époque comme le roi du raï love (mouvement issu de la seconde apogée du raï) reste un symbole durable dans l’histoire du Maghreb et de cette musique car il cristallise à la fois l’importance qu’avait atteint ce genre musical dans la vie populaire algérienne, mais aussi le développement parallèle de l’islamisme radical dans ces mêmes quartiers. De la fin des années 1980 à 1995, la dictature militaire et la propagation d’un islamisme politique s’y opposant vont permettre paradoxalement au raï de se développer pour représenter, en tout point, le contraire des valeurs prônées par les barbus.

 

Cette dictature, au début des années 1990 a tenté de récupérer le genre, organisant de grands concerts en Algérie et lui offrant un public plus large que les mariages auxquels étaient habitués Cheb Mami ou Cheb Hasni. C’est d’ailleurs par l’intermédiaire du ministre de la culture, le colonel Snoussi, que le premier concert de musique raï aura lieu en 1986 à Bobigny, en région parisienne.

 

Cette récupération marque le début d’une deuxième vie pour ce genre musical. Elle est éminemment politique et elle s’effectue dans le but de redorer le blason algérien ainsi que de contrer le radicalisme religieux qui se développe jusqu’aux élections de 1991 (et qui voient le Front Islamiste du Salut, le FIS, remporter le premier tour des élections législatives). Ce résultat sera tout bonnement annulé par le pouvoir en place, créant ainsi des affrontements sanglants dans tout le pays. Les islamistes radicaux n’auront de cesse de combattre le régime mais aussi le raï dont les paroles sont jugées trop licencieuses dans l’optique sacrée de la création d’un État Islamique.

 

Ici, un reportage où l’on apprend que Snoussi est super cool et que Khaled n’a jamais eu aucun goût vestimentaire :


cheb Khaled, colonel Snoussi, le raï et l’état par maghrebb

 

En effet, le raï ce n’est pas que la modernité musicale, c’est aussi et surtout des paroles presque grivoises qui parlent ouvertement d’amour, de sexe, de peine et d’alcool. Le sens même du mot raï définit bien tout cela. Selon le professeur Wikipedia, on apprend que l’origine du mot raï, signifie « opinion », voire « conseil » prodigués par les Cheb (les jeunes), en opposition aux Cheikh (les maîtres) représentant une musique surannée et bien moins authentique que la réalité des quartiers pauvres. Le raï s’inspire aussi, selon Marie Virolle, de la musique occidentale du début du siècle et de l’entre-deux-guerres comme Tino Rossi ou Dalida.

 

Et l’on comprend mieux, en écoutant les premières paroles de Cheb Mami, ce qui a créé un schisme dans les quartiers populaires de la région oranaise : les classes les plus pauvres doivent choisir leur camp politique entre le raï et la radicalisation. Sachant que ces deux courants touchaient les mêmes quartiers, la guerre fut sans merci jusqu’au fameux meurtre de Cheb Hasni, jamais élucidé, en 1994. Néanmoins, celui-ci a au moins eu le petit mérite d’offrir au raï et à ses artistes une tribune sans précédent. Certains, fort d’une aura construite sur 20 années de carrière, s’étaient déjà offerts aux grandes maisons de disques européennes, comme Khaled qui signa chez Barclay en 1986.

 

Mais même si Khaled popularise le raï à l’international avec l’album utché (classé 44ème dans le classement des 100 meilleurs albums de l’histoire par la FNAC) et enregistre ensuite à Los Angeles l’album Khaled qui connut un succès encore plus retentissant. Le fait qu’il a été présenté à Safy Coutella, son arrangeur et compositeur, par le biais du colonel Snoussi démontre bien les liaisons douteuses entretenues entre le pouvoir en place et les stars musicales de l’époque. Le raï est devenu à la fois étendard et vitrine durant les années 1990.

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Deux très bon bouquins sur l’histoire du raï, qui je vous rassure ont été bien rendus à la bibliothèque

Et c’est en France que le raï prend de l’ampleur. Car c’est en France que se trouvent les investisseurs et les studios importants. C’est aussi le pays qui entretient le plus de rapports avec l’Algérie, ancien pays colon devenu ensuite terre d’asile pour plusieurs générations de migrants.

 

La France a politiquement tout intérêt à réagir comme les militaires algériens en mettant l’accent sur le raï pour canaliser une jeunesse recluse qui se réclame à la fois de la culture française mais aussi algérienne ou maghrébine. Comme pour le reggae, le raï véhicule notamment des messages apaisant et amoureux même s’il est le reflet d’une société pauvre et en proie à la dictature militaire. En tout cas, c’est ce que dit Rachid Taha, lors de ce fameux concert à Bercy, à la fin de la chanson « Abdel Kader » « Ce soir, pour ceux qui ne comprennent pas l’arabe, ce ne sont que des chansons pour nous rapprocher ». La musique semble ici n’avoir d’autre but qu’apaiser les tensions, et le producteur anglais du concert, Steve Hellage, prend le paris de l’ouverture en conviant des musiciens de tous pays dans l’optique d’une fête célébrant la musique du Maghreb dans ce qu’elle véhicule de pacifique et de beau.

UN ÉVÈNEMENT FRANÇAIS ET UNIVERSALISTE

 

L’idée originale du concert vient à la base d’un surf mercantile sur la popularité du raï et voit des artistes Polygram se retrouver entre eux. A la base, Faudel et Khaled (dont l’un est l’élève de l’autre) devaient partager l’affiche avec Cheb Mami, mais ce dernier étant chez Universal, un conflit d’intérêt les empêcha de se retrouver (Khaled et Taha sont chez Barclay et Faudel chez Mercury, les deux maisons appartenant à Polygram). On appelle donc à la rescousse Rachid Taha dont l’univers a toujours été sensiblement plus rock que celui des deux autres et qui endossera la figure bâtarde de l’oncle expressif de banquet.

Le concert est un véritable évènement, comme en atteste ce sujet du JT de France 2 (aviez vous oublié Béatrice Schoenberg ?)

 

 

Le titre du concert se réfère directement au film « Un, deux, trois, soleil » de Bertrand Blier sorti en 1993. Khaled compose pour la bande-son, récompensée par un César en 1994.

L’ambiance captée en direct est intense et communicative. Se sont réunis en majeure partie des arabophones, des mélomanes ou juste quelques curieux qui n’ont jamais eu à payer la place. Les youyous traditionnels accentuent l’idée d’une grande fête pour célébrer la tolérance et l’apport culturel du Maghreb. D’après Libération, la plupart des spectateurs viennent de banlieue et arborent fièrement des drapeaux de l’Algérie ou du Maroc.

 

Musicalement, et en réécoutant sans mes oreilles d’enfant, ce concert est intéressant à plus d’un titre. Tout d’abord, il est le reflet de ce qu’il se fait de mieux en matière de musiciens raï, mais aussi en matière de musiciens, tout court. Venant des quatre coins de la planète pour participer à cette fête on retrouve le batteur Zachary Alford, la bassiste Gail Ann Dorsey (qui accompagne alors David Bowie depuis 1995) mais aussi les mythiques 50 violons égyptiens, réorchestrés pour l’occasion. Même Mathieu Chedid s’est glissé là dedans (il n’était encore que musicien de studio à l’époque). Vous pouvez aller jeter un coup d’œil à la liste complète des artistes qui ont participé au concert, tout le monde y est.

 

LES TROIS TÉNORS DU RAÏ EN FRANCE

Les figures du concert, parlons-en. Car celui-ci ne serait pas aussi mythique s’il n’avait réussi à créer trois symboles différents et complémentaires de la musique raï.

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Khaled_Hadj_Ibrahim_1984 Khaled Hadj Ibrahim, dit Cheb Khaled, en 1984 – Archives Disco Maghreb Edition Oran (domaine public)

 

Reconnaissons en Khaled la figure de la superstar, le maître incontesté du raï au 80,5 millions d’albums vendus dans le monde, paternel et débonnaire, aux techniques d’échauffement très personnelles (une clope et des cris chelous). L’article de Bouziane Daoudi dans le Libération du lendemain souligne un mauvais rodage et des performances vocales inégales, il n’empêche que Khaled reste bien au dessus, de part sa stature et son panel vocal.

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Faudel en 1999 – par Georges Biard – CC BY-SA 3.0

 

Vient ensuite l’apprenti, ou le « petit prince » en la personne de Faudel dont la carrière avait été lancée en fanfare avec son premier album Baïda et qui n’a d’yeux que pour son mentor avec qui il entretient des rapports physiques soutenus pendant toute la durée du concert. Si vous  n’en êtes pas convaincus, vous pouvez toujours regarder juste en dessous la vidéo en lien de la chanson « Ya Rayah », un beau moment de complicité masculine.

 

 

 

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Rachid Taha en 2011 – auteur inconnu – CC BY-SA 2.5

 

Vient enfin l’underground, le baroudeur Rachid Taha dont la carrière est, désormais, la plus intéressante des trois. Celui-ci n’a eu de cesse de repousser les limites des expérimentations entre rock, électro, et chansons chaabi traditionnelle et, au contraire de certains autres, a toujours cité ses sources et inspirations (sa chanson phare « Ya Rayah » – l’émigré, l’exilé – est une reprise d’un vieux standard de Dahmane El Harrachi). Il s’est toujours inscrit pleinement dans la continuité de la musique raï à la française en essayant de créer un pont plus ou moins stable. Sur scène, il est assez désemparé car franchement à l’écart des deux autres amoureux. Il essaie tant bien que mal de se rapprocher quelquefois, mais c’est pour se voir envoyer un mépris corporel cinglant dans sa face. D’ailleurs Khaled et Faudel connaissent par cœur leurs chansons (ils chantent en trio, duos ou seul) mais jamais celles de Taha qu’ils sabordent sans vergogne, Khaled lisant les paroles de « Ya Rayah » sur sa main ou Faudel ne prêtant aucune attention aux chœurs de « Voilà qu’ça recommence », chanson redondante et niaise sur la montée du FN.

 

 La chanson que toutes vos mamans dansent en remuant des hanches les soirs de noël. 

 

Il est à noter que ces trois artistes cherchent, depuis leurs débuts, à s’inscrire dans la tradition musicale française. Ce qui n’est pas illogique puisque, par exemple, Faudel, dans une des interviews données en promotion du concert, répète à l’envie que l’une de ses principales sources d’inspiration reste Charles Aznavour himself. Rachid Taha s’est fait connaître dans les années 1980 avec le groupe lyonnais Carte de séjour en reprenant de manière ironique le « Douce France » de Charles Trenet (le disque a même été distribué dans les rangs de l’assemblée nationale par Jack Lang et Trenet lui-même, alors que se discutaient les lois Pasqua relatives à la régulation de l’immigration). On y décèle peut-être une volonté de s’inscrire dans la variété pour mieux prendre du recul par rapport à une culture française qu’ils apprécient mais qui n’a jamais vraiment réglé l’idée de la colonisation et de la guerre de 1958.

 

Khaled lui, voit depuis longtemps à l’international. Et, comme Céline Dion, sera marqué par sa collaboration avec le dieu de la variété : Jean-Jacques Goldman. Celui-ci lui permettra de se faire une place de choix dans la variété française. Polygram avait fait un pari dit risqué au départ en signant Khaled dont la chanson « Didi », longtemps boudée par les radios françaises finira par lancer sa carrière hexagonale. Dans le contexte, « Didi » est la première chanson arabophone à passer à la radio française. Et c’est cette première victoire qui a assis le statut du maitre auprès du Maghreb et de la France, les non arabophones voyant le chanteur comme un épicier bonhomme à la dangerosité presque nulle. Khaled a ouvert la voix à d’autres et a réussi le tour de force d’imposer sa musique et de lui associer une image pacifique éloignée des tumultes bigots que connaissait l’Algérie à cette période.

 

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1,2,3 Soleils : Faudel, Rachid Taha et Khaled

 

RÉPERTOIRE TRADITIONNEL ET TUBES PERSONNELS

 

Comme je le disais, les répertoires des trois artistes sont mélangés de manière à célébrer le raï sous toutes ses formes. La part belle est faite aux chansons de Khaled dont la portée est indéniable à la fin des années 1990. On retrouve donc « N’Ssi N’Ssi » issue de l’album éponyme de 1993, le magnifique « Wahrane Wahrane » (issue de l’album Sarha sorti en 1996 et dont voici une traduction approximative en anglais). « Aïcha » est chanté par toute la salle et, lorsqu’on s’attarde sur les paroles mêlant clichés orientalistes et féminisme de bas étage, on ne peut s’empêcher de sourire quand on sait ce qui était arrivé à Khaled un an avant le concert (je vous en parle plus bas).

 

Plusieurs chansons, comme « Ya Rayah » ou encore « Wahrane Wahrane » sont d’un naturel très sombre mais sont orchestrées de manière à presque faire oublier qu’elles parlent d’exil et de plaines déchirées. Les trois artistes associent leurs répertoires en langue arabe, mais il est à noter que, logiquement, les chansons les plus connues et applaudies restent « Aïcha » (écrite par Jean-Jacques Goldman pour un Khaled au sommet de sa gloire), « Tellement n’ Brick », méga-tube de Faudel (dont le clip, fort désuet, montre ce dernier en train de courir après une fille qui est obligée de prendre un scooter puis un avion de ligne pour lui échapper) et la reprise inintéressante de « Comme d’habitude » qu’ils chantent pour la première fois ce soir là.

 

Rachid Taha n’est pas en reste non plus avec les chansons « Ida », « Menfi », « Voilà qu’ça recommence » et, bien sur, « Ya Rayah ». Rachid chante ses morceaux seul la plupart du temps, à part pour les deux tubes, dont « Ya Rayah », les autres se contentant de faire les chœurs ou, comme je l’ai déjà dit, de lire des paroles gribouillées sur une main. Je ne peux pas savoir si cela est dû à une certaine mésentente entre les ténors, ou au fait que la plupart de ces chansons sonnent un peu plus rock que celles des deux autres.

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Khaled oublie les paroles de « Ya rayah »

Faudel, la faute à une carrière balbutiante, ne peut offrir qu’ « Eray » et surtout « Tellement n’ Brick », réarrangée pour l’occasion avec une introduction de deux bonnes minutes qui offre un dialogue savoureux entre le petit prince et les violons égyptiens (rentabilisés à mort car sûrement très chers).

 

Ce que fait remarquer Bouziane Daoudi dans sa critique à chaud parue dans Libération a permis, selon moi, de rendre ce concert culte. En effet, les nombreuses imperfections du show, notamment les critiques sur la voix de Khaled, bien en deçà de ses performances habituelles, ou encore l’urgence des répétitions amenant à quelques « pains » sans réelle gravité (dans les paroles de « Ya Rayah », où Khaled et Faudel continuent de chanter à la place réservée au solo et s’arrêtent net comme des enfants pris sur le fait, ou encore une flûte un peu trop zélée qui reprend le thème de « Tellement n’ Brick » au moment du pont), ont permis néanmoins de mettre en avant une humanité indéniable qui transparaît encore lorsqu’on écoute le concert en 2016. On ressent très facilement, même sans être maghrébin, la joie du public de se sentir enfin représenté et de voir ses idoles entrer au Panthéon républicain de la variété française.

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123-Soleils-Khaled et Faudel très complices sur scène.

La bonne humeur est palpable et les figures rassurantes du Paternel (Khaled), du Fils (Faudel) ou de l’Oncle bourré (Taha) que forment ces trois idoles alimentent une symbolique qui parlait à de nombreux enfants issus ou non de la mixité et à des classes populaires se sentant rejetées ou sous-représentées, ne serait ce que dans les choix musicaux des radios libres.

Chacun est reconnaissable à l’oreille et chacun apporte sa part de doute, d’erreur mais aussi de joie et de puissance. On en oublie très vite la grosse machinerie mise en place pour l’occasion et les invités prestigieux présents pour consacrer cet art à Bercy (Maxime le Forestier, Sting, ou encore Cheb Mami, que le public a longtemps appelé pour monter sur scène avec les autres, sous l’œil agacé de Pascal Nègre: le PDG de polygram)

 

Un jeune artiste prometteur vient féliciter Khaled à la fin du concert :

 

 

…ET LES IDOLES CHUTÈRENT

 

Au constat de l’apogée, il faut toujours se poser la question de la chute. En effet, pas de montée sans descente, pas d’amont sans aval, et pas de légende sans scandale.

En effet, force est de reconnaître que, même si le concert est rentré dans la postérité et reste encore mainte fois cité par plusieurs générations d’auditeurs, la question qui suit l’évocation dudit concert est souvent la suivante : « Au fait, que deviennent-ils? »

Il y a une sorte d’étonnement durant la formulation de la question. Un étonnement qui survient lorsqu’on se souvient brutalement de l’ampleur du phénomène raï et de ses idoles. D’ailleurs ces idoles ont elles vraiment décliné depuis 1998, date où rien ne semblait arrêter leur ascension, ou le genre s’est il seulement essoufflé en France au rythme des modes musicales embarrassantes et inutiles ? La réponse est forcément nuancée, mais comme cet article tend à se concentrer sur des perceptions personnelles et un amour de l’humain, je reviendrai donc sur chaque figure au cas par cas.

Le raï périclita et les idoles chutèrent.

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1,2,3 Soleils : Rachid Taha, Khaled et Faudel.

Il y a bien eu l’immense succès de « Raï’nb Fever » en 2004 et ses suites qui ont fait collaborer les groupes 113 et Magic System sur « Un gaou à Oran » (deux groupes n’ayant, d’ailleurs, pas grand chose à voir avec l’histoire du raï) ou Leslie et Amine (avec « Sobri »). Mais le dernier opus concept sorti en 2009, Même pas fatigué, qui voit le maître Khaled gesticuler en compagnie des décérébrés dansant de Magic System, fait un peu mal au cœur tellement le roi des vocalises orientales (et multi-instrumentiste de surcroît) en est réduit à s’auto-parodier dans une musique n’empruntant presque plus rien au raï des deux premières époques. Celui ci semble fatigué (même s’il clame le contraire) et éteint, et pour cause, son déclin artistique fut imminent pour la star dès le début des années 2000.

 

En effet, face à la pression médiatique et à la célébrité, il a commis plusieurs erreurs qui lui ont coûté une partie de sa notoriété et de l’opinion hexagonale. Tout d’abord la plainte déposée, puis retirée par sa femme pour violence conjugale fut un premier camouflet discret mais sûr en 1997 et laissait entrevoir un personnage trouble et pas toujours aussi souriant. Puis sa condamnation en 2001 par le tribunal correctionnel de Nanterre pour « abandon de famille » n’a clairement pas aidé. Ses rapports troubles avec le Maroc, dont il a désormais la nationalité, et Mohammed VI en particulier le rendent moins populaire aux yeux d’une partie de l’Algérie et a écorné son image au Maghreb.

 

Enfin, coup de théâtre l’année dernière en 2015, où le tribunal de Grande instance de Paris condamne le grand Cheb Khaled à céder les droits d’auteurs de sa chanson-phare « Didi » à Cheb Rabah, reconnu comme le réel auteur de ce titre grâce à un enregistrement-cassette algérien datant de 1988. Tout cela a participé à fragiliser le mythe Khaled et son air débonnaire ainsi qu’à mettre le raï sinon en péril, au moins au second plan. Néanmoins, on peut reprocher beaucoup de choses à Khaled, mais pas d’avoir réussi à magnifier une chanson banale à l’origine de l’explosion du rai à l’international (il suffit de comparer la chanson de Khaled à l’originale de Cheb Rabah).

 

Une méfiance typiquement française a aussi permis à Faudel de rejoindre son aîné au panthéon des bafoués. Son faux pas est moins important mais tout aussi symbolique puisque « le petit prince du raï » a surtout fait l’erreur de soutenir Nicolas Sarkozy aux élections présidentielles de 2007, se mettant à dos une grande partie de son public constitué de Français d’origine maghrébine (mais comment ne s’en doutait-il pas ?), population avec laquelle le nain à matraque a toujours eu du mal à discuter (si tant ai qu’il ait, un jour, voulu réellement discuter). Le « petit prince du raï » ne dessine plus de mouton, mais les mange. Abandonné par sa maison de disque, la légende veut qu’il tienne désormais un kébab en région parisienne (à lire, le droit de réponse de Faudel sur sa présumée nouvelle activité).

 

Reste Rachid Taha, qui lui poursuit une carrière très honorable, s’entourant de musiciens et producteurs rock prestigieux (il a notamment joué avec Robert Plant, Patti Smith ou Brian Eno) et adoubé par Joe Strummer pour sa reprise arabophone de « Rock the Kasbah » des Clash. Ses démons sont surtout personnels puisqu’on lui prête une forte addiction à l’alcool. Mais cela semble moins déranger la population réactionnaire française qui préfère voir un arabe tomber dans l’alcoolisme (merci le pinard) que dans l’extrémisme religieux.

 

Et le raï dans tout ça ?

Celui-ci a pris de nombreuses formes et resurgit ça et là au sein de bars à chichas, sous les vapeurs sucrées des fumeurs occasionnels dans une version édulcorée de lui même. Certains seraient enclins à le croire mort ou ringard, ou déplorent surtout un raï manquant désormais de technique, de virtuosité ou de fond.

 

Le 29 janvier 2016 était organisé au Zénith, en grande pompe et annoncé par de nombreux sujets dans les médias, les « 30 ans de Raï », un concert ambitieux réunissant les vieux routiers du genre comme la nouvelle génération. Comme le résume la vidéo ci-dessous, l’évènement est un fiasco : artistes absents, salle quasi vide, chanteurs clairement en dessous, et une overdose de sorties du type « Y’a des Algériens dans la salle ? Y’a des Tunisiens ici ? Où sont les Maghrébins?« . Des ressorts vulgairement communautaristes, à des lieues de la réunion transculturelle que pouvait représenter 1,2,3 Soleils. et qui montre avec tristesse les soubresauts d’un genre à part entière, lié à l’histoire d’un pays et à sa volonté d’irradier le monde.

 

 

Après enquête, les souvenirs épars et sucrés au miel laissent place à une réalité bien plus complexe et plus terne que ce que j’avais pu imaginer lorsque mes parents mettaient la cassette dans le tiroir de la Renault Espace prévu à cet effet. Les calculs économiques, les guerres entre maison de disque, les plagiats ou tout simplement la mauvaise entente ont tôt fait d’écorner une image que mes yeux enfantins idéalisaient sans doute un peu trop.

 

Mais j’ai beau connaître désormais les tenants et les aboutissants, il n’en reste pas moins le plaisir de l’écoute qui reste comme au premier jour, même décuplé par ma plus grande expérience musicale. 1,2,3 Soleils reste un concert unique à bien des égards, malgré les exemples anecdotiques il reste avant tout un des live les plus frais et captant avec une acuité toute particulière l’ambiance d’une époque, d’un peuple trop méprisé et d’une salle en particulier.

 

 

Rédacteur : Antoine Hermouet

 

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